2014

Marc Alyn
Soirée de remise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2014 à Marc Alyn pour l’ensemble de son œuvre le mardi 7 octobre 2014 au Café-théâtre Le Bourg, à Lausanne.

Ils ne sont pas nombreux ceux qui, comme Marc Alyn, vont au fond du poème (dans ses soubassements, devrais-je dire, ses catacombes), mais aussi en surface pour jouir du plein air ou des musiques secrètes de la nuit, à sa circonférence, à ses alentours, afin que rien du poème ne lui échappe.
On sent bien l’extrême concentration de l’artiste pour attraper tout ce qui passe par le poème, quitte à le relâcher si ce n’est pas de son goût. Sélection par accumulation , puis par décantation. La méthode n’est sans doute pas neuve, mais efficace. Suivant peut-être en cela le conseil qui se donnait Saint-John Perse dans une lettre à un ami botaniste: «ne pas se laisser diminuer par l’habitude, l’accoutumance; se garder le loisir de demeurer nouveau devant tout ce qui peut apparaître de neuf. Si j’étais croyant, Dieu serait pour moi l’Inaccoutumé par excellence.»
Justement, Marc Alyn parle beaucoup de Dieu dans ses poèmes; ou d’un dieu; ou des dieux. Mais de façon souvent iconoclaste, irrévérencieuse (on en a envoyé au bûcher pour moins que cela).
Dieu, nous suggère-t-il, est un tricheur, puisqu’il est biseauté quand il dispute avec le poète… une partie de dés.
Il le nomme au singulier Dieu de sable, alors qu’il évoque ailleurs au pluriel des dieux de cristal.
Dans «L’œil imaginaire» on peut lire:
«Dieu semblait s’éloigner, n’offrant qu’un dos voûté aux
psaumes des regards
Mais épiant sa créature dans le dédale du miroir.»
Dans «L’Etat naissant» s’entend cette injonction péremptoire:
«Dans les yeux de l’aveugle — dit Dieu — que luise mon regard!»
Comme les surréalistes, Marc Alyn aime jouer avec les mots, les homophonies, quand elles sont porteuses de sens, ainsi dans «La parole planète»:
«L’imaginaire est Dieu — un dieu toujours à naître
Entre l’ivre des mots et le Livre des morts».
On le voit, ce thème est complexe et mériterait à lui seul toute une étude.

Marc Alyn serait-il de la race des voyants? Les Nerval, les Rimbaud, les Novalis, les Artaud, les William Blake? (c’est curieux cette licence grammaticale nous permettant d’utiliser l’article pluriel devant de tels singuliers!)
En tout cas, ce sont bien des visions, parfois hallucinées, qu’il nous donne à voir. Lui demander d’où elles lui viennent serait comme vouloir déchirer le rideau de brume qui entourait la rue de la Vieille Lanterne ce soir de janvier 1855 où Gérard, dit-on, s’est pendu. «…car la nuit sera noire et blanche» furent les ultimes mots qu’il traça peu avant d’entreprendre son dernier voyage, celui qui ne le mènerait pas cette fois en Orient.
Souvent aussi, Marc Alyn évoque son double, voire ses doubles, comme dans ce début de poème du «Tireur isolé»: «Intermittent de l’être, absent de lui-même le plus clair du temps, il endossait le premier corps venu dans l’espoir de semer la foule de ses doubles…»
Dans un texte du «Miel de l’abîme», intitulé précisément «La doublure, les doubles», il se demande: «Quand je dis je, lequel de mes moi se profile? Tout est plusieurs. Où est mon corps enseveli entre les mots? Je me regarde avec les yeux de l’autre, le colocataire de ma peau.»
Faut-il y voir un écho au questionnement de Hölderlin, qui se demandait dans «Etre et jugement»: «Mais comment la conscience de soi est-elle possible? Elle l’est quand je m’oppose à moi-même, quand je me sépare de moi-même, mais que malgré cette séparation je me reconnais dans l’opposition comme le même»? Nous pourrons peut-être lui poser la question tout à l’heure.

Quand Marc Alyn se fait Piéton de Venise ou nouveau Passeur des Deux Rives à Paris, c’est pour débusquer à chacun de ses pas l’insolite qui se dissimule un peu partout et que l’homme pressé d’aujourd’hui (tout comme il l’était déjà au temps de Paul Morand) n’entraperçoit même pas.
Pourtant, cela vaut la peine de s’arrêter avec le poète pour interroger les ombres de passage, les frêles murmures de voix échappées d’un passé pas si passé que ça à qui sait tendre l’oreille au bon moment.
Cela ne va pas sans risque et il n’est pas rare de croiser ici ou là l’une de ces «Puissances qu’il ne faut pas nommer», ainsi que me l’écrivait Marcel Schneider, cet autre aventurier de l’occulte.

Le Jury du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud, c’est-à-dire Catherine Seylaz-Dubuis, Jean-Dominique Humbert, Ferenc Rakoczy et moi-même, a été sensible à l’ampleur du souffle lyrique qui traverse bien des poèmes de Marc Alyn. Et si je citais tout à l’heure l’auteur d’«Amers», ce n’était pas par hasard: sans doute faut-il remonter jusqu’à des poètes tels que Saint-John Perse, Claudel ou Milosz (l’oncle du prix Nobel, celui qui savait que «Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale / Au cimetière étrange de Lofoten») pour en retrouver l’équivalent.
Quand la tendance était à l’étrécissement, au condensé, voire au rachitisme, Marc Alyn, lui, ouvrait tout grand les ailes aux vents qui passent et nous emportent vers de nouvelles bouffées d’oxygène, sur des cimes que peu atteignent.
Il semble que le temps ne compte pas pour Marc Alyn — ou plutôt qu’il compte double, ou triple. Qu’il est à la fois ici, là et là-bas, scribe au temps de la splendeur antique de Byblos, tireur isolé dans un présent multiple et ange planant sur les brumes d’un futur incertain.
Mais ce soir, il est bien là, avec nous — ou si ce n’est lui, c’est donc son double.
Je vais lui demander, ou leur demander, de venir me rejoindre.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

Mes chers amis,

«Heureux les solitaires, gardiens du germe de vie!», proclame Pierrette Micheloud qui, à l’instar de Rimbaud, rêve de refaire le monde, de le réparer. Ne définit-elle pas ainsi la nature double du poète, à la fois solitaire et solidaire? En recevant ce soir – grand honneur, grand bonheur – le Prix déjà prestigieux qui porte son nom, je ne saurai oublier que la faculté de formuler sa reconnaissance à l’égard de la vie constitue l’un des aspects majeurs de la vocation poétique, aptitude qui faisait dire au Russe Joseph Brodsky: «Aussi longtemps que ma bouche n’aura pas été remplie de terre / Elle ne pourra exprimer que la gratitude ». Pardonnez à ma voix – qui en a vu de toutes les couleurs – d’avoir perdu dans les épreuves son timbre d’origine et sa clarté. Ce qu’il en reste suffira, je l’espère, pour témoigner de l’authenticité de mon émotion. La voix intérieure, écrite ou chuchotée, a pris la place de la voix charnelle, comme le poème finit par se substituer à l’auteur pour s’envoler librement de son côté. Quant au poète – titre dévalué, naguère considéré comme «l’état princier» – il habite les mots, tous les sens de tous les mots, mais également l’hymne en creux de leur silence; il se confond avec la face cachée, insoumise, du réel, établissant sa halte nomade au point de jonction des dimensions enchevêtrées où s’accomplit l’espace. Si nous ne lui concédons aucune fonction, nulle place, sinon «sous l’escalier, dans la demeure du temps», selon la belle formule d’Hofmannsthal, cela ne l’empêche point d’être présent à chaque instant, au commencement comme à la fin de notre parcours terrestre: «Il est le spectateur, le compagnon dissimulé, le frère silencieux de toutes choses», qu’il présente les unes aux autres, unissant les contraires, les deux versants opposés et complémentaires: présent et passé, ombre et lumière.
De manière invisible, le poème nous relie à la totalité de l’univers et à l’ensemble des destinées; c’est ce que je pressentais déjà, à vingt ans, dans Le Temps des autres:

J’étais fou comme on est fort.
J’étais seul comme on est mille.
Mais le vent de mon effort
ne faisait qu’un bruit d’aiguille
sur la toile de la mort.

Un demi-siècle et des poussières plus tard, le texte liminaire du Tireur isolé, avis aux riverains du Troisième millénaire, prouve la continuité de la quête:
Quand la démesure ne trouve plus à se loger nulle part
gênant l’espace aux entournures
prends le maquis en compagnie du poète
qui progresse d’un pas de silence
à travers la nuit blanche
précédé de ses mots sauvages aux oreilles de loup.
Dans l’intervalle, j’ai beaucoup voyagé, scribe errant au seuil des cultures, découvrant à Byblos ou Venise d’autres issues et d’autres clefs. Mais les vrais voyages, notamment ceux que favorise la maladie, ne sont-ils pas immobiles? Je ne suis pas sûr d’avoir trouvé l’île au trésor, l’oiseau Phénix, ni les seize cases du carré magique. Néanmoins, j’ai gardé intacte au fond de moi cette Fontaine des lunatiques où les mystères viennent boire.
J’avais en commun avec Pierrette Micheloud (rencontrée dès 1956, rue Mazarine, chez le libraire Philippe Chabaneix) une attirance instinctive pour l’ésotérisme, l’alchimie, le symbole qui se tient caché derrière les choses. Elle animait des revues, entourée de toute une phalange d’amazones, poétesses surgies des aquarelles de Marie Laurencin ou des eaux-fortes de Léonor Fini. Pierrette, au beau nom minéral, tranchait dans le vif du sujet, toujours en pointe lorsqu’il s’agissait de défendre la Poésie, sa passion fondamentale. Nous nous retrouvions souvent dans les catacombes que Paris réserve à ses artistes depuis Apollinaire: sous-sols de café où nous lisions nos poèmes pour un public de connaisseurs. Ainsi sommes-nous devenus amis tout au long de parcours différents mais qui se rejoignaient toujours avec bonheur. Elle sortait tout droit du château de l’Eveilleuse, la reine blanche, Mélusine ou Fata Morgana. Elle accompagnait de sa «harpe captive» les strophes de Sappho et de Bilitis. Alchimiste du verbe, elle subissait avec jubilation les tribulations de l’œuvre au noir propre au Zénon de Marguerite Yourcenar grâce à l’usage d’une «perception magique de la mémoire antérieure.» «La mort m’escorte, la vie me suit», affirmait-elle avec un humble orgueil, avant d’ironiser:

Je n’ai pas vécu
Avec assez de sérieux
Ma funambulesque
Et moqueuse éternité.

Ma femme, Nohad Salameh, était elle aussi liée à Pierrette dont elle ne manquait jamais de saluer les recueils dans la presse de Beyrouth. Ayant reçu elle-même le Prix Louise Labé en 1988, elle rejoignit tout naturellement le jury de ce Prix que présidait l’auteur de En amont de l’oubli. Chaque année, nous nous retrouvions aux journées de Poésie Partagée du château de Lascours, dans le Gard, dont le cher Jean-Pierre Vallotton fut également l’un des remarquables poètes participants.
Passionnément vivante, Pierrette Micheloud n’a pas cessé d’exister en rejoignant le pays intérieur que hantent les licornes. La laine des brebis «endormies dans sa mémoire» lui tient chaud à jamais. Depuis si longtemps, elle avait fait le choix des âmes grand format: «Perdre tout pour gagner une étoile.»
Soyez remerciés, chers amis, de l’intérêt que vous portez à mon œuvre et de votre attention chaleureuse. Que le Poème continue longtemps de nous éclairer, «inutile comme la pluie», donnant forme à l’inattendu, l’inentendu, afin de nous protéger de ce que Pierrette redoutait d’apercevoir à la croisée de son chemin: «des fantômes de machines autour des bergeries».

Marc Alyn

Poèmes lus par Laurence Morisot
Œuvres d’Astor Piazzolla interprétées par Stéphane Chapuis au bandonéon et Lisa Biard à l’accordéon

1re partie: 22:02

2e partie: 22:55

3e partie: 22:32

4e partie: 18:42

2011

Yves Bonnefoy
Soirée de remise du Grand Prix de Poésie 2011 à Yves Bonnefoy pour l’ensemble de son œuvre le mardi 18 octobre 2011 au Café-théâtre Le Bourg, à Lausanne.

Bonsoir,

Permettez-moi, tout d’abord, de vous donner des nouvelles de notre Fondation: elle se porte bien, merci. J’espère qu’il en va de même pour vous.

Nous avons récemment accueilli trois nouveaux membres dans notre Conseil de Fondation: Me Stéphanie Khauv, Jean-Edouard Zufferey et Simon Roth, qui est également en charge des archives de Pierrette Micheloud à la Médiathèque Valais de Sion. Je leur souhaite la bienvenue.

Quant à notre nouveau président, vous le connaissez déjà, puisqu’il s’agit d’Olivier Engler, qui me rejoindra sur scène tout à l’heure pour remettre notre Prix.

J’aurais aimé vous présenter deux livres qui me tiennent à cœur, malheureusement, ils sont encore « sous presse », selon la formule chère aux éditeurs, et devraient donc paraître prochainement.

Il s’agit du Choix de poèmes de Pierrette Micheloud que j’ai sélectionné et présenté pour la collection Poche Suisse de L’Age d’Homme. Cette publication à venir a pu être annoncée à Pierrette Micheloud quelques semaines avant sa mort et je crois que cela a été l’une de ses dernières grandes joies. Nous aurions dû préparer ce volume ensemble, mais le destin en a décidé autrement.

Le deuxième livre qui devrait sortir sous peu chez EDA Libros est une anthologie de ses poèmes traduits en espagnol par José Luis Reina Palazón, Grand prix national de traduction en Espagne.

Il y a également des projets en russe, en anglais, et un livre sur Pierrette Micheloud, pour la collection «Présence de la poésie» aux Editions des Vanneaux, en France, qu’est en train d’écrire notre amie Catherine Seylaz Dubuis. Et puis beaucoup de projets aussi pour le centenaire de 2015. Mais nous aurons l’occasion d’en reparler en temps utile.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes ces informations sur notre site www.fondation-micheloud.ch De toute façon, en tapant «Fondation Micheloud» sur Google, vous aurez le lien direct.

Si vous désirez revoir cette soirée, la vidéo y sera bientôt consultable, ainsi que des photos.

Vous pouvez également écouter Pierrette Micheloud lire quelques-uns de ses poèmes, voir des photos de sa vie et de ses tableaux, regarder les couvertures de ses livres, etc.

En ce qui concerne le Jury que j’ai l’honneur de présider, il se compose toujours de Mme Catherine Seylaz Dubuis et de MM. Julien Dunilac et Jean-Dominique Humbert. Je tiens à les remercier de leur engagement au sein de ce Jury et du sérieux de leur travail.

Et j’en profite au passage pour remercier également toute l’équipe du Bourg qui nous accueille comme chaque année avec compétence et cordialité.

Le lauréat de notre Grand Prix 2011, faut-il vous le présenter? Vous le connaissez sans doute aussi bien que moi, à travers son œuvre, s’entend, car, pour ma part, je n’avais pas encore eu le plaisir de le rencontrer en personne avant hier lundi, jour de son arrivée à Lausanne.

Je n’ai évidemment pas la prétention, en cette brève allocution, d’apporter quelque éclairage nouveau sur cette œuvre qui a déjà été commentée, dans plusieurs langues, par d’éminents critiques.

Si notre Jury, malgré de longues discussions passionnantes, n’a finalement pas eu de peine à s’accorder sur le nom de notre lauréat, c’est que ses livres nous touchent tous, depuis longtemps. Certains, sans doute, nous reprocherons d’avoir attribué ce Prix à un poète déjà largement connu et célébré. Je leur rétorquerai que notre Grand Prix, décerné, je vous le rappelle, tous les trois ans, à l’ensemble d’une œuvre, se doit, par définition, de couronner un auteur d’envergure. Il suffit, pour s’en persuader, de lire les termes très exigeants du règlement, tels que les a souhaités Pierrette Micheloud.

Ne croyez pas pour autant que je sois en train de nous excuser d’avoir choisi Yves Bonnefoy! Ce n’est pas mon intention; mais parfois certaines précisions ne sont pas inutiles.

Permettez-moi de dire quelques mots sur mon rapport personnel à cette œuvre qui m’accompagne depuis déjà bien des décennies et, oui, je peux le dire, m’aide à vivre, comme l’ont fait d’autres artistes, écrivains, cinéastes, peintres ou musiciens.

Son premier livre important fut aussi le premier que j’ai lu, et relu souvent, en tout ou en partie, «Du mouvement et de l’immobilité de Douve». Envoûtement, si j’ose dire, dès le titre du recueil! Yves Bonnefoy avait 30 ans lorsqu’il le publia, et moi moins de vingt quand je le découvris. Assez vite, le poète a changé de cap et au fil des années sont apparus d’autres recueils, creusant toujours plus profond leur sillon, avec un style moins exalté, plus circonspect face à lui-même, serait-on tenté de dire. En quoi l’on peut parler de véritable quête poétique; quête qui s’est également enrichie de nombreux ouvrages de réflexion sur l’art, la poésie, l’esthétique, le sens (s’il en a un) de notre existence.

Mais s’il est vrai que l’on finit toujours par revenir à ses premières amours, cela expliquera que j’ai retenu suffisamment de poèmes de ce recueil, «Douve», donc, pour en faire un des trois intermèdes de lecture que nous proposera tout à l’heure Patricia Barakat, introduits par les solos de violoncelle de Denis Guy. Et quand il s’agit, comme ce soir, des suites de Bach, j’en viens toujours à me demander à quoi sert de composer des symphonies alors que ces quatre cordes-là peuvent à elles seules exprimer autant…

La rigueur d’Yves Bonnefoy, pour revenir à lui, me paraît exemplaire. Je vois peu d’œuvres dans la poésie française contemporaine qui sachent si bien allier profondeur et simplicité —apparente, puisqu’il faut en réalité un long travail de l’artiste pour y parvenir, et réelle, Yves Bonnefoy choisissant en général des mots courants et précis pour exprimer sa pensée poétique; tout comme ses essais tendent à la clarté, même pour formuler des idées complexes ou paradoxales, refusant un certain jargon qui rend souvent des textes intéressants inaccessibles à certaines personnes qui pourraient pourtant y trouver une nourriture intellectuelle ou philosophique. N’est-ce pas là la preuve éclatante d’une vraie intelligence, qui vise à transmettre, à partager, dépourvue de ce snobisme qui voudrait nous faire croire que l’intelligence d’un auteur se mesure à la quantité d’expressions absconses qu’il utilise.

J’aime aussi qu’Yves Bonnefoy ose le doute, et remette même parfois en question la valeur de sa propre parole poétique, sans fausse modestie, je crois, et avec sincérité. D’où l’on peut comprendre que le poète, aussi cher nous soit-il, n’est pas un être infaillible et connaît comme tout un chacun, souvent même davantage, ses moments de solitude intense face aux difficultés existentielles et métaphysiques. De la même façon il a choisi de s’effacer, autant que faire se peut, derrière son œuvre, ce qui n’est pas des plus facile…

Mais assez discouru: tout comme vous, je suis impatient d’entendre Yves Bonnefoy nous parler, non pas de sa vie privée, donc, mais de son rapport à l’art, la poésie, l’existence, et c’est pourquoi je le prie de me rejoindre sur cette scène.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

Poèmes lus par Patricia Barakat
Suites de Bach interprétées au violoncelle par Denis Guy

1re partie: 25:03

2e partie: 25:19

3e partie: 24:55

2008

René de Obaldia, de l’Académie française.
Soirée de remise du Grand Prix 2008 à René de Obaldia pour l’ensemble de son œuvre le 6 février 2009 à Lausanne.

Bonsoir

et merci à Me André Corbaz pour ce beau portrait de Pierrette Micheloud.

Effectivement, parmi les tâches dévolues à la Fondation, celle de récompenser un poète d’expression française. Pour ce faire, Pierrette Micheloud avait désigné les personnes susceptibles de constituer le Jury adéquat. Il se compose donc, outre moi-même, de Mme Catherine Seylaz Dubuis et MM. Jean-Dominique Humbert et Jacques Tornay.

Il a été convenu que deux années de suite le Jury attribuerait le Prix à un recueil de poèmes écrits en français, paru dans l’année écoulée.

Une année sur trois, le Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud doit, quant à lui, récompenser un ou une poète pour l’ensemble de son œuvre.

Il s’agit, dans tous les cas, d’honorer un ou une artiste se distinguant notamment par, je cite notre règlement: «son originalité et ses qualités d’écriture» et «dont l’œuvre affirme des préoccupations métaphysiques et/ou spirituelles (et non pas religieuses au sens restreint du terme». C’est dire si la barre a été placée haut.

Le premier lauréat du Grand Prix que notre Jury a désigné l’automne dernier n’a eu, en ce qui le concerne, aucune difficulté à passer cette barre, porté par les ailes mêmes de la poésie que le soupçonne de dissimuler dans son dos.

Et s’il a peu publié de recueils de poèmes à proprement parler, toute son œuvre, composée essentiellement de 4 romans, une trentaine de pièces de théâtre et une savoureuse autobiographie, dégage une intense poésie, qui se décline sur tous les tons, empruntant les styles les plus variés. On y passe aisément du cocasse à l’émotion, du sourire à la gravité. On sent bien que sous l’humour (bien réel et efficace) pointe une véritable angoisse existentielle autant que métaphysique. Sous l’apparence de ne pas y toucher, ce sont souvent de grands thèmes, toujours d’actualité hélas, qui se font jour: le pouvoir destructeur de l’argent et de ses magouilles, l’absurdité de la guerre, les dangers des progrès scientifiques quand ils ne sont plus maîtrisés, l’inconscience de ceux qui laissent notre planète se dégrader, le silence de Dieu face à tout cela…

Mais toujours on sent le poète insuffler son lyrisme et la force de sa verve aux personnages qu’il met en scène. Il faudrait citer par exemple les pages hallucinées consacrées aux crabes dans le roman Le centenaire, ou à peu près n’importe quelle page de celui intitulé La passion d’Emile.

Si ce poète, comme je l’ai dit, est bien de notre époque, il n’hésite pas pour autant, dans Tamerlan des cœurs et Fugue à Waterloo, à bousculer la chronologie romanesque à un tel point qu’il nous fait passer d’un siècle à un autre, d’un fait divers contemporain à un grand événement historique, avec une telle facilité (apparente) que le lecteur en reste éberlué.

Quant à son théâtre, si on l’a fréquemment rapproché de celui de dramaturges tels que Beckett et Ionesco (ce qui n’est pas faux non plus), je le verrais plutôt, moi, du côté d’auteurs tels qu’Audiberti, Georges Schehadé ou Michel de Ghelderode, qui bien qu’ayant chacun des univers très différents ont ceci en commun de pratiquer un verbe éblouissant, au souffle soutenu – encore une fois: langage de poète.

Je n’ai pas encore cité son nom, mais à quoi bon faire comme si vous ne saviez pas qu’il s’agit de lui quand c’est pour lui, précisément, que vous êtes venus ici ce soir.

J’ai donc le grand plaisir d’accueillir M. René de Obaldia.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

Photos: Stéphanie Khauv.
Poèmes lus et chantés par Carine Barbey
Au piano: Lee Maddeford

1re partie: 18:36

2e partie: 18:27

3e partie: 18:38

4e partie: 05:57

Mesdames, Messieurs,

Si nous sommes réunis ici ce soir, c’est grâce à la générosité d’une artiste exceptionnelle: Pierrette Micheloud.

Artiste, elle le fut plus que quiconque. A suivre de près son parcours de vie, on se rend compte, en effet, que toute son existence a été déterminée par sa quête artistique, qui s’est déclinée sur deux voies parallèles et complémentaires: peinture et poésie.

Rappelons-en les étapes essentielles.

Bien que venue au monde à Romont, en 1915, le jour de la Saint-Nicolas, elle préférait évoquer le lieu de ses origines, Vex, petit village du val d’Hérens. On le comprend aisément quand on sait la place importante que le Valais occupera dans son cœur tout comme dans son œuvre, ce Valais qu’elle a su si bien chanter.

Dans l’un de ses derniers livres, elle évoquera encore la présence imposante du fleuve qui le traverse:

«Enfant, j’ai connu le Rhône sauvage. A leur tour, les enfants d’aujourd’hui se souviendront de leur Rhône. L’essentiel n’est-il pas de garder vivace le lien qui nous unit à la nature? Elle est notre véritable identité.

L’écouter, c’est apprendre à se connaître.»

Et voilà posé l’un des thèmes majeurs de son œuvre: amour et défense de la nature contre les financiers et autres hommes sans scrupules qui n’hésitent pas à la saccager pour en tirer des profits immédiats et sans lendemain.

Dans le texte que je viens de lire, la main symbolique qu’elle tend à la nouvelle génération n’est pas un fait du hasard et sans doute aurait-elle été heureuse d’entendre le nouveau président des Etats-Unis énoncer la politique qu’il veut dorénavant faire suivre à son pays en matière d’écologie.

Son père tenant un commerce à Neuchâtel, c’est dans cette ville qu’elle suivra ses premières classes. Ses études universitaires, littérature, philosophie et histoire des religions, se poursuivront à Lausanne et Zurich.

Elle a 16 ans lorsque la poésie lui est révélée par l’intermédiaire de Villon, Lamartine et Baudelaire. Ses premiers poèmes ne tarderont pas à se faire jour. Entre 1945 et 2004, elle en publiera une vingtaine de volumes, de Saisons à Du fuseau fileur de lin.

Après le strict classicisme de ses premiers vers, elle adoptera une métrique plus souple, mais toujours musicale, en passant par le poème en prose et la prose poétique, notamment dans deux récits autobiographiques, L’ombre ardente et Nostalgie de l’innocence. Parmi ses archives, conservées à la Médiathèque Valais de Sion, se trouvent de nombreux inédits: essais, romans, pièces de théâtre (dont certaines furent jouées sur scène et à la Radio), et même un livret d’opéra.

La poésie, elle la défendra aussi grâce à une activité critique intense: de nombreux journaux et revues, aussi bien suisses que français, accueilleront ses chroniques. Citons: Les Nouvelles littéraires, La Gazette de Lausanne et La Voix des Poètes, dont elle sera la rédactrice en chef.

En 1964, elle s’associe à Edith Mora pour créer à Paris le Prix de poésie Louise Labé, dont l’originalité est la suivante: le jury en est uniquement composé de femmes, car à l’époque elles étaient peu nombreuses à siéger dans de tels comités.

Troubadour des temps modernes, elle consacrera tous ses étés, entre 1951 et 1968, à parcourir à bicyclette les vallées valaisannes, faisant halte de village en village pour y réciter ses poèmes. Elle est parfois accompagnée, dans cette aventure artistique et géographique, d’une comédienne professionnelle ou de sa sœur, plus jeune de deux ans, sa complice de toujours, la talentueuse violoniste Edmée Girardet, qui compta parmi les musiciens fondateurs de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, créé par Victor Desarzens.

Mais c’est à Paris qu’elle décide de s’installer, au début des années 50. Elle y occupera successivement 4 logements. Le dernier en date, situé à deux pas de la place Saint-Germain-des-Prés, restituant, avec ses poutres apparentes et son mobilier en bois rustique, l’ambiance d’un chalet suisse au cœur même de la capitale.

Ce qui ne l’empêchait pas de revenir plusieurs fois par année en Suisse, soit dans un mayen valaisan, soit chez sa sœur à Lausanne, soit dans la maison familiale de Belmont.

En une vingtaine d’années, elle ne présentera pas moins de dix expositions, en Suisse et en France, où sera révélée au public cette autre facette de son talent: la peinture. Manifestant une maîtrise parfaite de l’harmonie des couleurs et du rythme des formes en mouvement, ses tableaux dévoilent un univers très personnel où elle semble inventer sa propre mythologie.

Que ce soit à Paris, en Suisse ou dans les différents pays étrangers qui l’ont invitée à lire ses poèmes, Pierrette Micheloud aura certainement marqué tous ceux qu’elle a rencontrés, à la fois par sa forte personnalité hors du commun, l’intensité de son regard qui paraissait percer l’au-delà des apparences et la richesse de son œuvre naviguant constamment, aux confins de l’univers, entre nos origines cosmiques et des temps lointains qui verront peut-être surgir, selon ses vœux, une nouvelle humanité plus soucieuse du respect de la planète et du bien-être spirituel de ses habitants.

Et ici, j’aimerais encore citer ces vers extraits de son recueil En amont de l’oubli:

«Esprits de lumière
Rendez-moi le regard
Du lieu oublié
Où j’étais parmi vous»

C’est après avoir consacré ses dernières forces à l’écriture d’une lettre d’adieu à telle ou telle amie ou d’une notation dans son Journal intime que Pierrette Micheloud s’est éteinte, à quelques semaines de son 92e anniversaire, à l’Hôpital de Lavaux, à Cully. C’était le 14 novembre 2007.

Auparavant, elle avait souhaité qu’une Fondation continue à faire vivre son œuvre en organisant des expositions de ses tableaux, publiant ses inédits ou rééditant ses livres épuisés, etc.

C’est donc la tâche qui a été confiée aux 5 personnes composant le Conseil de la Fondation Pierrette Micheloud, sise à Lausanne, que j’ai l’honneur de présider.

Parmi les projets en cours, je peux mentionner la publication d’un Choix de ses poèmes dans la collection Poche Suisse, de l’Age d’Homme, ainsi qu’une anthologie poétique en espagnol.

Mme Micheloud avait également désiré qu’un Prix portant son nom soit attribué chaque année à un ou une poète d’expression française.

Mais pour vous en dire davantage sur ce sujet, je vais prier le président de notre Jury, Jean-Pierre Vallotton, de me remplacer à ce micro.

Me André Corbaz, président du Conseil de Fondation de 2008 à 2011