2016

Nimrod, pour Sur les berges du Chari, district nord de la beauté (Ed. Bruno Doucey).
Remise du Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2016 à Nimrod au café-théâtre Le Bourg, à Lausanne, le 31 octobre 2016.

Entrer dans un livre de Nimrod, c’est pousser la porte d’un monde plein de surprises et de merveilles, qu’il s’agisse de ses romans qui nous font découvrir son pays d’origine, le Tchad, ou de ses recueils de poèmes.
C’est ainsi que notre jury, composé , je vous le rappelle, de Catherine Seylaz Dubuis, Jean-Dominique Humbert, Ferenc Rakoczy et moi-même, a décidé d’attribuer le prix de Poésie Pierrette Micheloud 2016 à son dernier recueil «Sur les berges du Chari, district nord de la beauté».
L’une des richesses de ce livre est sa diversité et son souci de renouvellement par rapport aux  recueils qui l’ont précédé. En effet, Nimrod ne fait pas partie de ces poètes dont on a l’impression qu’ils passent leur vie à réécrire le même poème figé dans une forme immuable. Je pense que Nimrod respecte trop ses lecteurs pour ne pas avoir envie de les surprendre, voire de les dérouter – pour leur plus grand plaisir. Le livre que nous honorons ce soir est articulé en cinq parties bien distinctes, qui révèlent cette diversité que j’évoquais à l’instant.
On y trouve notamment des poèmes très courts, presque aphoristiques, dont l’effet de concentration poétique est d’autant plus efficace.
Permettez-moi d’en citer quelques-uns :

« Dans le chambranle de la lumière, je ravauderai la porte » (sans doute pourrait-on évoquer ici l’ombre tutélaire de René Char).

« Tu n’attends pas l’été / chose ultime // tu flambes / tu n’es jamais chez toi / oublié / dans le soleil ».

Ou encore : « C’est ma mère / qui attend / son dos tourné /  vers moi / telle une stèle ».

D’autres poèmes, au contraire, son animés d’un souffle puissant, qui nous entraîne dans son sillage sur plusieurs pages,  rythmés avec art.
Voici le début de « Tam-tam » :

« Revoir les dieux / les jeunes dieux / les déesses // faut y croire / croire au tam-tam / tam-tam au cœur / chamanique / totémique // cris proférés / cris différés // tam-tam totémique / tam-tam chamanique // pour le dieu     pour le miracle // toujours montera le cri / qui renverse le monde / dansant chantant »

Nimrod n’est pas seulement un poète de la nostalgie, de la célébration de la vie et d’un lyrisme de haut niveau. Il est également un homme témoin de son temps et des atrocités qui  le gangrènent et font honte à l’humanité. Le poète éprouve alors la nécessité impérieuse de clamer sa colère, donner libre cours à son indignation (ce n’est donc par  hasard que cette partie du livre s’intitule « L’enragement ». C’est ainsi qu’il rend hommage aux mineurs  grévistes fusillés en Afrique du sud en 2012:

« ils ont remis ça / ils tirent cette fois avec des balles blanches et noires / le sang est désespérément rouge / comme au premier lever de soleil sur le monde / comme du temps de Caïn »

ou aux étudiants tchadiens brutalement réprimés en 2015 :

« Ils les frappent avec des tuyaux d’arrosage / Ils les frappent avec des tuyaux en latex // Ils les frappent sous le soleil de midi / Ils les frappent en double salto // La poussière meuble camaïeu / La poussière douceur oubliée // La poussière crève la dalle sans dalle / Sous le brodequin des ninjas souriants »

Poète de la tendresse, poète de la révolte, c’est une des très grandes voix de la poésie française d’aujourd’hui que j’ai le très vif plaisir d’accueillir parmi nous ce soir.

Jean-Pierre Vallotton

Portrait de Pierrette Micheloud en 2016

Mon cher Jean-Pierre Vallotton,

Par quel chemin la vie nous mène quelquefois!
Le prix par lequel tu m’honores, de conserve avec les membres de ton jury, j’étais loin d’en rêver ! Cela fait quelques années que nous sommes sans nouvelles l’un de l’autre. Et pourtant, je garde intacte la mémoire de nos promenades parisiennes, le soir, au début des années 2000. Mes oreilles bourdonnent encore de nos conversations…
L’émotion me submerge lorsque je songe à Cora Vaucaire, à Patachou et tant de voix à textes, pour ainsi dire, des voix gorgées d’humanité et à travers lesquelles la vie étreint à chaque inflexion de syllabe – de même que chaque timbre, chaque couleur musicale. Tu as fait mon initiation, je l’avoue. Je n’insiste pas en ce chapitre parce que le Nobel de littérature vient d’échoir à Bob Dylan…
Car Pierrette Micheloud ne cherchait pas – en tout cas, pas en ma présence – à chanter.
On s’était vus à trois, je ne me rappelle ni la circonstance ni le lieu. C’était probablement à Paris. Elle m’avait offert – ou me l’avait-elle fait envoyer de Suisse? – un assez gros volume de son anthologie personnelle. Pendant notre rencontre, je me souviens qu’elle me regardait de biais. Avec le recul, ce regard a acquis un sens qui m’avait échappé à l’époque.
C’est Choix de poèmes (1952-2004), l’anthologie établie par tes soins, qui m’a permis de voir Pierrette Micheloud – de la voir et de l’entendre, tout ensemble.
Alors, je me suis souvenu qu’elle me regardait de biais comme m’ajuster à sa propre scansion. Sans doute, j’arrange un portrait trop flatteur pour moi. Il n’empêche. Quel poète, quel écrivain n’a jamais cherché chez un confrère, une consœur l’image éperdue de lui-même ? C’est une réaction des plus banales — un acte réflexe, en somme. Dans le meilleur des cas, ils constituent la première marche qui nous déprend de nous-mêmes.
Quand on s’est vus, Pierrette Micheloud, par sa posture, se demandait si je pouvais l’entendre. Aussi m’offrit-elle son profil. Comme je la remercie pour sa subtilité!
Mes poèmes, en effet, sont à l’opposé du lyrisme où baignent les siens. Flaubert avait réputé impossible tout dialogue entre les styles, mais est-ce si sûr? Car, hormis l’enfermement dans une unique esthétique, aucun obstacle n’est irréductible. Tous les styles communiquent, telle est la banalité qui échappe si souvent aux écrivains! Comme je suis heureux de retrouver intacte la figure de Pierrette Micheloud dans «Intermède», par exemple :

Et commença la captive errance
De l’œuvre au noir
Le joug de l’instinct possessif
La dure servitude.
Reviendra-t-elle
La saison blanche
Neige
Aux vastes draps des amantes
Leur nuit, leur étreinte
Leurs rêves de poissons rouges?

Une solitude s’énonce, une parole aux antipodes de la parole, tant elle fraye avec les hauteurs. La vision devient son, le son devient espace, l’espace s’abîme dans le vide, un vide habité, mais solitairement – «les poissons rouges» le colorent à peine. Face à ce poème, son auteure se demandera toujours avec raison ce qu’un lyrique de mon espèce peut bien y comprendre. A priori, elle n’aura pas tort!
Néanmoins, nous partagions beaucoup de choses, car j’ai pratiqué plusieurs veines en poésie… Entre autres, son poème intitulé «Partage» pourrait nous réconcilier:

Terre et flamme
Toujours ce duel
Au centre du mot
Tour à tour
Espoir et torture.

Nous savons ces choses
Comme un lys
À l’heure d’éclore
Sait l’aveu
Qui brûle et se tord
Dans l’orgie
Complexe du blanc.

Il y a un élément qui parcourt la poésie de Pierrette Micheloud, et que je cultive, tel un forcené, comme elle: le registre du mineur. Même en Occident, peu de poètes sont sensibles à ce registre-là.
Chez nombre de nos confrères, la poésie, tel le chant a capella, est accordée au mode majeur. Les infimes nuances où les voyelles accueillent le vide dans le registre mineur sont gommées. Pierrette Micheloud manie cet art à merveille. Sa parole se suspend sans cesse, avec un soupçon de métaphysique qu’elle évacue avec son aptitude sans pareille à coller au concret.
Là où le solaire l’emporte chez moi jusqu’au lyrisme le plus échevelé, le mineur lui permet de circonscrire sans tapage, sans violence, juste avec cette clarté qui repose le cœur, les yeux, les choses. Ce n’est rien et c’est tout.

La hauteur qui caractérise sa voix a quelque chose de Marguerite Yourcenar. Mais elle s’ingénie à la masquer, à la faire oublier. Car son poème est discours, un discours qui produit un éclat sombre – sinon translucide, telle la chrysalide à laquelle elle fait allusion si souvent.

Pierrette Micheloud est une voix, unique par définition, une veilleuse éveillée.

Réponds, ô frère
Absent par les autres,

Toi,
Le seul d’être assez seul
Pour capter la souffrance
De cette étoile qui marche

En marge des constellations1.

Pierrette Micheloud raconte son histoire, celle des femmes, des choses et du monde avec une évidence arrachée au tumulte de la vie. C’est beau comme l’éclat du «Deuxième jour»:

Plus loin ces gardiennes
Autrefois des cimes, ronde
Blanche autour de toi:
«Pour nous… – leur voix toutes ensemble –
La pureté va de soi»

L’écriture est une conquête.

Nimrod
Amiens, Plachy-Buyon, 19 octobre 2016.

1 Pierrette Micheloud, «Vingtième siècle», Choix de poèmes (1952-2004). Établie et présenté par Jean-Pierre Vallotton, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2011, p. 100.

Compte-rendu de la soirée sur le site de Francis Richard
Entretien de Emmanuelle Vollenweider avec Jean-Pierre Vallotton à propos du Prix et de Nimrod ici

2015

Werner Lambersy, pour Dernières nouvelles d’Ulysse (Editions Rougier V.).
Remise du Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2015 à Werner Lambersy au café-théâtre Le Bourg, à Lausanne, le 16 novembre 2015.

Les poèmes de Werner Lambersy sont des pierres qui roulent, et qui roulent bien, puisque depuis le début de l’année elles n’ont constitué pas moins de sept nouveaux livres. Pierres qui roulent et qui, contrairement à celle du proverbe, amassent mousse: fin août son ouvrage «Dernières nouvelles d’Ulysse» se voit attribuer le Prix de Poésie Pierrette Micheloud et en octobre c’est «La perte du temps» qui reçoit le prix de l’Académie Mallarmé.

Dans l’intervalle, notre poète s’est rendu notamment à Bruxelles où il a eu le plaisir d’entendre une œuvre dont il a écrit le texte, «Déluges et autres péripéties», sur une musique de Annettte Vande Gorne.
On le voit, Werner Lambersy n’a pas pour habitude de se tourner les pouces, ou alors, c’est pour en faire jaillir les étincelles d’un nouveau poème, comme notre ancêtre commun frottait silex contre pyrite pour illuminer sa caverne, sur laquelle Platon n’avait pas encore projeté son théâtre d’ombres douteuses.

Pour preuve: son impressionnante bibliographie, avec entre autres de très nombreux livres d’artistes, et les multiples prix qui ont couronné ses ouvrages.
Le sentiment d’universalité qui se fait jour dans «Dernières nouvelles d’Ulysse» trouve sa source non seulement dans la vaste culture du poète, mais aussi dans son parcours personnel: né à Anvers en 1941, dans un milieu de culture flamande, il sera très tôt confronté à l’image dérangeante du père. D’abord par son absence (il s’est engagé dans le conflit mondial), ensuite par les convictions qui l’ont poussé à le faire: persuadé que l’utopie sociale du communisme est un danger majeur pour l’humanité, il a épousé la cause de l’extrême-droite et s’est enrôlé dans la Waffen-SS.

Jusqu’au décès de son père, en novembre 2001, le poète multipliera les tentatives de rapprochement avec cet homme dont les motivations profondes lui échappent. Il ira jusqu’à lui envoyer ses livres de poèmes, auxquels il avouera ne rien comprendre.
Car depuis 1955, il écrit des poèmes. S’il ne fait pas sienne l’idée d’Adorno qu’«écrire un poème après Auschwitz est barbare», il décide toutefois de renier la langue de son père (et surtout les idées fachistes qu’elle a véhiculées) et choisit donc de s’exprimer en français, un choix qui sera définitif.

Le monde, il le découvrira à travers les nombreux voyages professionnels qu’il effectuera au fil des ans: Etats-Unis, Indes, Philippines, Chine, URSS par le transibérien, etc.
Ce qui a décidé notre Jury, composé de Catherine Dubuis, Jean-Dominiqe Humbert, Ferenc Rákóczy et moi-même, Jean-Pierre Vallotton, à attribuer notre Prix de Poésie 2015 à «Dernières nouvelles d’Ulysse», c’est que ce livre, composé sur une dizaine d’années, est peut-être bien le plus accompli de son auteur. Sur une centaine de pages, emboîtant le pas à celui d’Ulysse, le lecteur est baladé aux quatre coins du monde, pour revivre quelques-uns des événements majeurs, et souvent destructeurs, qui ont ébranlé la planète au cours du siècle passé: guerres, dictatures, cataclysmes et désastres, échecs écologiques, j’en passe et des meilleures.

Nulle chronologie apparente à cette nouvelle odyssée, qui se présente plutôt comme un patchwork, un tourbillon vertigineux qui tisse en son cocon des liens étroits avec le passé.
Le livre s’ouvre par ces mots: «Ici commence / Le chant qui jamais / N’a cessé». Car c’est le plus souvent par la voie du lyrisme (parfois teinté de sarcasme, il est vrai) que Werner Lambersy nous donne à entendre ses mots.
«Quelque chose qui ferait / Qu’on entend / Un caillou en le touchant // Et qu’il chante au dedans / Autant que le vent / Au-dehors // Qu’on sache qu’un poème / Se tient là pour le dire».

Si le livre est également émaillé de nombreuses citations d’artistes et penseurs de tous horizons, la richesse des images propres à Lambersy reste remarquable: «Nous tournons / Dans la porte à tambour / Du grand hôtel de l’espace // La mort au gilet rayé / De crépuscule nous balaiera // Comme le plumet éparpillé / Des pissenlits fanés / Du souffle».
Pour essayer d’en apprendre un peu plus sur ce livre fascinant, je prie Werner Lambersy de venir me rejoindre.

Jean-Pierre Vallotton, président du jury

2013

Charles Dobzynski, pour Journal de la lumière & Journal de l’ombre (Le Castor Astral).
Soirée de remise du Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2013 à Charles Dobzynski au Café-théâtre Le Bourg, à Lausanne, le 8 octobre 2013.

«Journal de la lumière & Journal de l’ombre»,— n’est-ce pas le compte-rendu de son existence que chacun d’entre nous aurait pu tenir, tout vie ayant sans doute sa part de clarté et sa part de ténèbres?

Ce n’est pourtant pas un poème autobiographique qu’a écrit Charles Dobzynski, mais plutôt ce que je serais tenté d’appeler une suite polyphonique en universel majeur, si une telle tonalité peut être perceptible à l’oreille humaine.

En effet: de quoi est-il question dans ce livre? A peu près de tout, tout ce qui fait la grandeur et la décadence de l’homme, du monde dans lequel il vit, plus ou moins harmonieusement selon les guerres et les saisons.

A partir d’un thème, l’ombre et la lumière, que l’on pourrait croire épuisé depuis longtemps, Charles Dobzynski, en grand maestro, a su orchestrer des variations surprenantes, souvent induites par des expressions bien connues telles que «n’être que l’ombre de soi-même», «que toute la lumière soit faite», «un caractère ombrageux» ou encore «une ombre au tableau».

Il y est beaucoup question du cosmos, de la naissance de l’univers et du ballet des planètes (ce qui avait déjà inspiré à l’auteur, en 1963, un ensemble de poèmes tout à fait unique, à ma connaissance, dans l’histoire de la poésie, intitulé «L’opéra de l’espace»).

Question aussi des bien-nommés Auguste et Louis Lumière, les inventeurs de ce qui n’allait pas tarder à devenir le 7e Art, que Charles Dobzynski ne cessera de scruter tout au long de sa carrière de critique cinématographique. C’est ce qu’il appelle «la boîte de Pandore d’où s’échappèrent illico non pas tous les vents mauvais et toutes les misères du monde mais toutes les ombres et tous les fantasmes de l’inconscient».

L’univers des peintres y est aussi présent, de Botticelli à Soulages, en passant par Bosch et Monet.

On y fait également un petit détour du côté de la dynastie des Ming, pour évoquer, évidemment… les ombres chinoises.

Dans le Musée des Ombres, on pourra croiser les figures imposantes de de Gaulle, Mao, Einstein et Picasso.

Ceci pour donner un aperçu de la diversité des thèmes qui irriguent ces poèmes.

Si l’on y voyage beaucoup à travers le temps et l’espace, l’époque contemporaine est loin d’être ignorée — et c’est une constante de l’écriture de Charles Dobzynski que d’être à l’écoute de son temps, pour s’en faire le témoin, le lyrisme n’éludant pas la lucidité.

C’est souvent par un glissement sémantique ou un calembour que le poète nous fait passer d’une fredaine à un sujet sérieux, voire dramatique, ce qui explique la diversité des tonalités dans lesquelles ce livre est composé.

Par exemple: «Plus tard, une ère sinistre a voulu que les ombres ne soient plus portées mais déportées, non plus simples silhouettes, mais présences trouées d’étoiles jaunes, pour finir leur itinéraire en tas de cendres».

Ailleurs, un texte intitulé «Le pôle emploi de la lumière» est une longue métaphore filée qui permet d’évoquer le chômage qui gangrène notre société et suscite toutes sortes de discriminations.

A d’autres occasions, c’est un ton bien différent qu’adopte l’auteur: celui de la colère et de la révolte face aux injustices qui sont faites à l’homme:

«Que toute la lumière soit faite!

Tant d’intelligence censurée! Tant de vérité pressurée! Tant de justice déjugée, adjugée aux enchères! Tant de peines de cœur commuées en peines à perpétuité! Tant de beauté battue comme fille publique! Tant de justes causes bafouées! Tant de certitudes dévoyées! Tant de sagesse inemployée! Tant d’existences mutilées! Tant d’horreur non élucidée!

Que toute la lumière soit faite!»

On voit par là que rien de ce qui est inhumain ne saurait être étranger au poète.

Pour terminer, je voudrais dire quelques mots de l’architecture de cet ouvrage, qui sort également de l’ordinaire.

Chacune des deux parties du livre, déterminées par son titre, se divise en 13 ou 15 «chapitres», composés eux-mêmes d’une suite de tercets qui sont autant de savoureux aphorismes, puis d’un texte en prose poétique, que complète parfois une petite comptine ou une fable.

Je ne puis résister au plaisir de vous citer quelques-uns de ces aphorismes en avant-goût de la lecture complète de cet ouvrage que vous ne manquerez pas de faire, j’en suis certain — si ce n’est déjà chose faite.

«Le seul fossoyeur que connaisse / La lumière / C’est le trou noir»

«Les papillons sont les copeaux / De la lumière / Ebéniste de table rase»

«On croit la lumière orpheline / C’est que sa mère / L’a déclarée sous rayon X»

«Regarde dit l’ombre : je me déploie / Comme un parapluie / Pour te protéger de toi-même»

«Un peuple entier d’ombres / Peut se soulever / Pour revendiquer la lumière».

C’est pour toutes ces raisons que notre Jury, composé, je vous le rappelle, de Mme Catherine Seylaz-Dubuis, MM. Julien Dunilac, Jean-Dominique Humbert et moi-même, n’a guère eu de peine à se mettre d’accord sur l’attribution de notre Prix de Poésie 2013.

Evidemment, nous savions depuis longtemps que Charles Dobzynski est un poète remarquable dont l’originalité et la profondeur n’ont fait que s’affirmer au cours des ans, et c’est une œuvre considérable qu’il nous a déjà offerte — œuvre de poète avant tout, mais aussi de romancier, nouvelliste, traducteur, auteur pour enfants, essayiste, critique de cinéma.

Nous allons à présent en évoquer différents aspects et pour cela j’ai le grand plaisir de demander à Charles Dobzynski de bien vouloir venir me rejoindre.

Jean-Pierre Vallotton, président du jury

2012

Vénus Khoury-Ghata, pour Où vont les arbres? (Mercure de France).
Soirée de remise du Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2012 à Vénus Khoury-Ghata le 23 octobre 2012 au Café-théâtre Le Bourg, à Lausanne.

Le poète américain Carl Sandburg a proposé plusieurs définitions, plus ou moins sérieuses, de la poésie, dont celle-ci: «La poésie est un document imaginaire qui explique comment on fait des arcs-en-ciel et pourquoi ils disparaissent.»
Derrière son évidente fantaisie, cette formule est peut-être plus profonde qu’il n’y paraît; et je serais même tenté de l’appliquer à l’œuvre de Vénus Khoury-Ghata, lauréate, vous le savez, de notre Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2012.
Allons y voir de plus près, si vous le voulez bien.
Tout d’abord, cette expression: document imaginaire, dont les deux termes pourraient sembler antithétiques.
Rappelons la principale définition que donne Robert du mot document: «Ecrit, servant de preuve ou de renseignement». Dès lors, comment une preuve pourrait-elle être imaginaire?
Et pourtant, il me semble évident que la poésie de Vénus Khoury-Ghata accomplit aussi bien l’une et l’autre proposition. Car elle est à la fois ce document qui rend compte du réel, de l’immanent, de la vraie vie vécue, avec sa part indéniable de souffrance et de cruauté — souvenirs d’enfance douloureux, images obsessionnelles de la guerre et de la mort (et l’actualité récente, hélas!, est là pour nous le rappeler) —, et cette fenêtre ouverte sur l’imaginaire, avec sa richesse métaphorique qui insuffle un peu d’espoir malgré tout, à travers un sentiment d’unité universelle et de fraternité entre tous les règnes, animal, végétal et minéral. Grâce aussi à une pincée d’humour non négligeable.
Tout ceci nous ramène parfaitement à la deuxième partie de la définition tentée par Carl Sandburg: «… comment on fait des arcs-en-ciel et pourquoi ils disparaissent.»
Les arcs-en-ciel sont nombreux dans la poésie de Vénus Khoury-Ghata. Ce sont ces images chatoyantes et originales que j’évoquais à l’instant.
En voici un petit florilège:

«Ils disent les glaciers sans cœur alors qu’ils fondent à la seule vue / d’une pâquerette»

«il ramassait les tessons des lunes / de peur qu’ils ne blessent les pieds des dormeurs»

«un enfant s’enveloppe d’un grand rire de voyage / et s’en va / après avoir fermé la terre à clef»

«Les livres que nous feuilletions venaient de la forêt qui nous regardait lire / du cri de l’écorce qui se prolongeait sous la peau des pages»

«La cheminée toussait si fort / qu’on lui interdit de fumer plus d’une bûche par jour»

«Un brouillard sonne à la porte / le chat qui garde le feu / lui conseille de ne pas s’effilocher / sur le paillasson»

Si Mille et Une Nuits et surréalisme ont sans doute ajouté une touche de couleur insolente à ces arcs-en-ciel-là, il est d’autres images qui dans leur fulgurance me paraissent d’une justesse parfaite. J’en donnerai deux exemples:

«il y a ces feuilles mortes qui marchent sur les vitres / leurs paumes tournées vers l’intérieur»

«La grille des pluies prison des gestes lents»

Mais la magie de l’arc-en-ciel, c’est bien connu, est rare et fugace. Le firmament est plus souvent peuplé de nuages noirs, voire d’avions de guerre. Et c’est là l’autre versant de l’œuvre de Vénus Khoury-Ghata auquel je faisais allusion tout à l’heure. La poésie n’y est pas moins intense, tant s’en faut.
Pour preuve:

«Elle portait son fardeau de brouillard par n’importe quel temps»

«La mère range les billes par ordre de taille et de tristesse / l’enfant jouera quand il sera moins mort»

«Je pense à demain cette morsure»

«La guerre pour on ne sait quelles raisons a enjambé la haie / les bombes volent dans les yeux des enfants avec les premiers flocons / dans l’école restée sur l’autre pente / les élèves conjuguent le verbe mourir au présent»

«… nous étions trois par temps de disette / Six quand la pluie ouvrait des miroirs dans le bitume et / que nous grimacions pour ne pas nous reconnaître»

«Le soleil devenait précaire / La nuit arrivait à tout moment»

«viendra un jour où même les pierres diront ce qu’elles ont sur le cœur»

Si Catherine Seylaz-Dubuis, Julien Dunilac, Jean-Dominique Humbert et moi-même avons décidé d’attribuer notre Prix au dernier recueil de poèmes de Vénus Khoury-Ghata, «Où vont les arbres?», c’est que ce livre, plus que tout autre peut-être dans son œuvre, porte à leur plus haut point toutes les qualités poétiques que j’ai précédemment évoquées.
Du reste, plus que d’un recueil, il faudrait parler d’un long poème, découpé en séquences, tant l’unité en est évidente. On pourrait dire de ce texte qu’il trouve le parfait équilibre entre narration et poésie, deux genres que l’on croyait devenus incompatibles.
Ce qui a également frappé notre Jury, c’est que ce texte dépasse les limites habituelles du simple récit ou poème pour s’élever presque au niveau du mythe. En effet, nous oscillons constamment entre une narration qui semble ancrée dans la plus stricte réalité et des envolées lyriques qui l’emportent vers d’autres horizons.
La figure dominante du livre, la mère, est à la fois, nous n’en doutons pas, la véritable mère de l’auteure, qui «parlait comme il pleut hors saison» et «se disait partie alors que c’était la route qui marchait». Mais aussi une mère mythique, démesurée, devenant une sorte d’archétype, à la fois déesse et sorcière, reine et mendiante, mère-mappemonde, mère-océan, gardienne vigilante de la mémoire universelle, celle qui «fai[t] confiance au cadran solaire non à [ses] enfants / que Dieu les corrige s’ils ont manqué une seule classe du soleil»; celle qui «… nous quittera à la jointure du sommeil dès qu’il lui poussera des enfants issus d’elle seule».

Vénus Khoury-Ghata, enfant, a passé la plupart de ses vacances chez sa tante, à Bécharré. On ne sera pas surpris d’apprendre que Khalil Gibran y est né en 1883, lui qui écrivait dans son livre inachevé «Le Jardin du Prophète»: «Car telle est la loi des marins et de la mer: si vous voulez être libres, il vous faut pénétrer dans la brume.»
Et si l’on remplace marin par poète, on comprend bien que la brume peut symboliser, sinon la nuit mystique, du moins cette existence énigmatique et souvent trouble qui est la nôtre et que le poète, telle Vénus Khoury-Ghata, sonde et interroge sans relâche.
Si l’auteur du «Prophète», émigré aux Etats-Unis, a écrit une bonne partie de ses livres en anglais, il est de nombreux autres poètes libanais du XXe siècle qui ont choisi la langue française pour faire entendre leur voix.
De Fouad Gabriel Naffah à Salah Stétié, en passant par Georges Schehadé et Fouad El-Etr, ou, du côté féminin, d’Andrée Chedid et Laurice Schehadé à Nadia Tuéni ou Nohad Salameh, autant de talents divers et personnels, mais qui ont peut-être en commun un secret qui n’appartient qu’à l’Orient, voire au Liban.
Vénus Khoury-Ghata nous en dira peut-être plus long à ce sujet puisque j’ai à présent le grand plaisir de la prier de venir me rejoindre.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

2010

Lionel Ray, pour son recueil Entre nuit et soleil (Gallimard).
Soirée de remise du Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2010 à Lionel Ray pour Entre nuit et soleil, au Café-Théâtre le Bourg, à Lausanne, le 2 décembre 2010.

Mesdames et Messieurs,

Parmi les quelque cinquante livres qui ont concouru au Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2010, plusieurs étaient des ouvrages de grande qualité.

Toutefois, un seul d’entre eux a recueilli tous les suffrages de notre Jury, composé de Catherine Seylaz-Dubuis, Julien Dunilac, Jean-Dominique Humbert et moi-même, et ce dès le premier tour: Entre nuit et soleil.

Son auteur, Lionel Ray, s’est déjà vu décerner de nombreux prix littéraires, dont certains prestigieux.

Etait-il dès lors bien nécessaire d’accrocher une médaille de plus au poitrail de ce valeureux poète, qui n’a plus rien à prouver depuis longtemps ? — si tant est que les poètes aient jamais cherché à prouver quoi que ce soit, et c’est sans doute là un point essentiel qui les différencie des grands savants, avec lesquels ils partagent au départ la même soif de connaissance, le même désir d’approfondir le réel, ou du moins ce que l’on suppose tel.

Seulement la question était déplacée: le livre de Lionel Ray dégageait une trop grande force poétique pour qu’on l’écartât sous un mauvais prétexte.

Par acquit de conscience, et pour respecter la procédure établie, notre Jury s’est tout de même réuni une deuxième fois pour donner une chance aux autres ouvrages sélectionnés à la fin du premier tour. Mais décidément il se passait trop de belles choses entre nuit et soleil pour que ce livre ne l’emportât point.

Ecoutez un peu et osez me dire que nous avons fait fausse route:

«le réel semble avoir été inventé ce matin avec des raffinements de primevères»,

«L’automne attend sous les arbres / dans cette lumière incomparable / des fruits obscurs»,

et ceci : «Il y a cette brûlure / au creux des mains, / l’inscription d’un vertige / qui n’a pas de nom.»,

ou encore : «Le mieux serait de n’être pas d’ici ni d’ailleurs / Mais de revivre dans l’endormissement des pierres».

Vous savez, je me pose souvent cette question: malgré le grand intérêt que l’on peut avoir pour de bons romans ou des essais philosophiques, qu’est-ce qui fait que l’on revienne toujours au poème comme à une parole essentielle?

Si j’avais une réponse catégorique à vous fournir, cela signifierait que j’aurais percé le mystère fondamental de la poésie et, franchement, c’est bien la pire des choses qui pourrait m’arriver!

Ce que je puis dire, c’est que le poème atteint parfois à ce miracle d’équilibre et de justesse entre les mots, faisant que sa force d’évocation, par sa concision même, nous touche au vif.

Ainsi ce distique de Lionel Ray:

«C’était avant le temps des ordinateurs lorsque

Les mots patientaient sous le feuillage des lampes.»

Vous comprendrez bien qu’il ne s’agit pas ici de glorifier le passéisme ou de dénigrer cet outil presque neuf qui facilite notre travail d’écrivain.

Et pourtant, comment ne pas avoir, à ses moments perdus, l’âme à la nostalgie, et se rappeler qu’il fut un temps où «Les mots patientaient sous le feuillage des lampes»?

Mais peut-on encore comprendre ce terme: patience, dans une époque qui a pris le mors aux dents, où chacun se doit de courir toujours plus vite — après qui? après quoi? Seul un poème, peut-être, pourrait nous le dire.

En relisant, ces derniers temps, la poésie de Lionel Ray, j’ai été frappé, à nouveau, par l’intensité qui se dégage de ces textes, avec leur saveur unique faite d’une apparente simplicité qui nous touche spontanément, tout en nous faisant pressentir leur part secrète, énigmatique et insaisissable. Vous voyez, cela peut sembler contradictoire et c’est pourtant ainsi. Paradoxe du poème accompli.

Mais je m’aperçois que depuis quelques minutes je vous parle d’un poète, Lionel Ray, alors que son dernier livre a été composé à quatre mains, puisque son alter ego, Laurent Barthélemy, s’est assis au clavier avec lui. Et peut-être même que quelques mots, quelques images leur auront été soufflés par un frère lointain, nommé Robert Lorho.

Trois poètes en un, alors?

Décidément, le mystère s’épaissit…

Dans un instant, notre lauréat va venir me rejoindre sur scène pour nous donner, je l’espère, quelques éclaircissements à ce sujet; mais juste avant, je voudrais ajouter encore ceci:

René Char a affirmé: «Un grand poète se remarque à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas.»

Eh bien croyez-moi, vous pourrez en chercher dans l’œuvre de Lionel Ray, vous n’en trouverez guère…

J’ai le grand plaisir d’accueillir Lionel Ray.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

2009

Sylvestre Clancier, pour son recueil Généalogie du paysage (L’Harmattan).
Soirée de remise du Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2009 à Sylvestre Clancier, le 3 décembre 2009, au Café-Théâtre le Bourg, à Lausanne.

Mesdames et Messieurs,

C’est un grand plaisir pour moi de me retrouver (et de vous retrouver) en ces lieux pour la seconde fois cette année.

En effet, notre Grand Prix 2008 a été remis ici même à René de Obaldia, pour l’ensemble de son œuvre, le 6 février dernier.

Ces lieux (qui ont à peine changé), j’aimerais tout d’abord en dire un mot, car ils me sont particulièrement chers.

Avant de devenir ce Café-théâtre polyvalent tel que vous le connaissez, où est enregistrée notamment l’émission culturelle hebdomadaire de la TSR Tard pour bar, le Bourg était une salle de cinéma, la seule de Lausanne à avoir reçu l’appellation salle d’art et d’essai. Je ne puis évidemment me rappeler tous les films que mes amis et moi-même sommes venus voir ici, et la liste en serait trop longue.

Toutefois, en dehors de films nouveaux, presque toujours marqués du sceau de l’originalité, et ne faisant parfois qu’un passage trop furtif, tel l’incomparable Rendez-vous à Bray, de Julien Gracq et André Delvaux, ou le terrifiant Don’t look now, de Nicolas Roeg, présenté, je n’ai jamais compris pourquoi, sous le titre de En décembre à Venise (alors que son titre français officiel est bien Ne vous retournez pas), je me souviens d’avoir découvert de nombreux classiques du 7e Art, à une époque où la Cinémathèque n’était en mesure de présenter au public qu’une seule séance mensuelle. Et comment oublier ces rétrospectives consacrées aux plus grands maîtres : Bunuel, Bergman, ou encore Buster Keaton, dont on ressortait enfin pour la première fois tous les chefs-d’œuvre restaurés — et il me semble encore percevoir entre ces murs l’écho du rire homérique de mon prof de philo qui nous avait accompagnés pour l’occasion. Vous aurez évidemment compris que j’évoque des temps préhistoriques, ceux d’avant l’ère du pop-corn triomphant.

Par bonheur, l’écran est toujours là, et des projections ont encore lieu régulièrement.

J’en profite donc pour remercier une nouvelle fois toute l’équipe du Bourg de son accueil chaleureux.

Notre Jury, en portant cette année son choix sur le livre de Sylvestre Clancier Généalogie du paysage, distingue un poète à la fois discret et raffiné, complexe et accessible, qui a (je le cite) «Des yeux pour ne pas regarder / mais voir en deçà de la vie / au-delà de la mort.» Bien ancré (et encré) dans son temps, il n’a cependant jamais, à ma connaissance, cédé à la tentation des élucubrations formelles contemporaines se réclamant d’une certaine modernité (déjà un peu poussive, à vrai dire). Or il me semble que ce terme de modernité (à laquelle appelait déjà Rimbaud: «Il faut être absolument moderne», écrivait-il dans sa Saison en enfer) n’a jamais été aussi difficile à cerner qu’aujourd’hui, en ces temps de détresse sociale autant que métaphysique, face auxquels les artistes paraissent si souvent démunis.

Son credo personnel, Sylvestre Clancier l’a exprimé à plusieurs reprises, entre autres dans son recueil d’essais sur la poésie La voie des poètes: «Le poète et le philosophe que je cherche à être, les poètes que je lis et apprécie sont les anti-Lucifer, ils ne portent pas la lumière, ils la cherchent, voués au cheminement laborieux et à l’épreuve qu’est la recherche de la vérité. Elle n’est pour nous jamais acquise, nous devons la rechercher sans répit: il est toujours l’heure du travail et de la quête.»

Programme exigeant, s’il en fut! Heureusement, l’énergie de Sylvestre Clancier semble inépuisable et on le trouve présent sur tous les fronts: cherchez-le au PEN-Club français, dont il assume la présidence, et vous le découvrirez sans doute en train de s’activer au sein de la Société des Gens de Lettres. Rendez-vous à l’élégant hôtel particulier qui abrite, dans le XIVe arrondissement de Paris, cette association d’écrivains, fondée par Hugo, Balzac et consorts, et il sera probablement occupé à régler quelque affaire concernant l’Académie Mallarmé ou les Amis de Gaston Miron.

Mais où donc ce diable d’homme trouve-t-il encore le temps d’écrire ses livres! Car il en a écrit plus d’un, figurez-vous: une bonne trentaine d’ouvrages publiés à ce jour, de Profil du Songe au Livre d’Isis, en passant par L’herbier en feu et Un jardin où la nuit respire (on constatera, en passant, que ces titres sont déjà par eux-mêmes des poèmes).

S’il est un mot qui lui tient à cœur, c’est bien celui de francophonie. Car pour lui, une langue, d’autant plus lorsqu’il s’agit de poésie, ne saurait se borner aux frontières d’un pays, fût-il celui qui lui donna naissance. Sylvestre Clancier le sait mieux que quiconque: la langue dite de Molière n’appartient pas qu’aux seuls Français (et, d’ailleurs, qui pourrait se prétendre propriétaire d’une langue, quelle qu’elle soit?), mais bien à tous ceux qui, à travers le monde, l’utilisent au quotidien ou l’ont élue comme vecteur de communication. Parmi eux, de nombreux poètes, dont notre lauréat nous dit qu’ils «se sentent engagés d’une façon à la fois singulière et irréductible, qui rend vaine toute approche comparative, dans la création d’une poésie qui fait sens pour le monde entier». C’est dans cette optique qu’il fut à l’origine, en 2005, de l’association de La Nouvelle Pléiade, laquelle tend précisément à faire connaître cette «polyphonie française», par lui si joliment nommée.

L’année dernière, il a également fait partie des trois maîtres d’œuvre d’une impressionnante anthologie publiée chez Seghers, réunissant des contributions inédites de 144 poètes francophones actuels, issus des cinq continents.

A titre personnel, je tiens à ajouter que Sylvestre Clancier n’est pas seulement le poète faisant preuve d’une grande ouverture d’esprit que je viens d’évoquer, mais aussi un homme simple et chaleureux, toujours prêt à accueillir l’inconnu — attitude très peu parisienne, il faut bien l’avouer. Mais sans doute est-ce dû au fait qu’il est né dans le Limousin, région évoquée ainsi dans Généalogie du paysage: «Pays où souvent tu reviens / et dont tu aimes les fougères / qui fait que tu te souviens / des premier instants de lumière.» Cette contrée qui lui est si chère, et où il retourne régulièrement se ressourcer, à mi-chemin entre Paris et Toulouse, est au cœur de l’ouvrage que notre Jury a décidé de couronner. Cette terre qui vit naître la langue d’oc, que portèrent à son apogée de célèbres troubadours du XIIe siècle, tels Bernard de Ventadour ou Bertran de Born, lequel écrivait déjà, en parlant du Limousin: «Un petit jardin ici / Vaut plus qu’un trésor / En terre étrangère».

Mais pour en savoir davantage sur ce livre et son auteur, je vous propose d’accueillir à présent Sylvestre Clancier.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

Photos: Stéphanie Khauv
Pierrette Micheloud était la grâce même et la bonté. Son âme était celle d’un poète par excellence. Elle ne voyait que le beau, le bon et la lumière dans la nature en général et ne souhaitait voir que cela dans l’homme en particulier.

Son don d’écoute et de générosité envers autrui était rare et délicat. Toutes celles et tous ceux qui l’ont connue peuvent en témoigner.

Pierrette Micheloud avait le sens de la fraternité et de la tolérance, elle s’était donnée très jeune à sa passion pour la poésie et la marche, proche en cela de son grand aîné Jean-Jacques Rousseau, elle allait de village en village, de café en cabarets ou salles publiques pour dire et conter, faire œuvre utile en faisant partager ses lectures, en donnant à entendre ses propres créations.

Elle aimait par-dessus tout son pays et ses hommes, la Suisse romande et son Valais natal en particulier. Elle aimait s’y retrouver en compagnie de sa sœur et de son neveu, musiciens tous les deux, sur les hauteurs, non loin de la source du Rhône, ce fleuve qui est l’âme de la Suisse romande qu’il fleurit de ses eaux qui s’étendent en un lac majestueux devant Lausanne et les hauteurs de Belmont où, chaque été, Pierrette aimait se reposer dans son chalet.

Mais, Pierrette Micheloud vouait également un culte singulier au Paris de Saint-Germain-des-Prés où elle avait un charmant pied-à-terre, sorte de chalet suisse en miniature.

Mon propre goût pour Saint-Germain-des-Prés et les rives du Léman faisait que nous nous voyions souvent et que nous en étions enchantés.

J’aimais aussi me rendre aux invitations de Pierrette, lorsque celle-ci nous montrait ses tableaux dans quelque galerie parisienne, car, non contente d’être un grand poète, Pierrette avait aussi un grand talent de peintre. J’aimais notamment retrouver dans ses toiles sa fantaisie inspirée ainsi que son goût pour les symboles, voire l’alchimie qui imprégnait aussi certains de ses poèmes.

La poésie de Pierrette est si lumineuse et intense à la fois, elle nous transmet un don de voir et de sentir la nature au plus profond d’elle-même, que je me suis toujours senti, de par mes propres goûts et centres d’intérêt, en parfaite harmonie avec cette œuvre hautement inspirée.

J’avais eu grand plaisir à faire publier l’un de ses livres, Azoth, chez l’un de mes amis éditeurs, les éditions Proverbe, dirigées par Jérôme Vérain, où elle se trouvait en bonne compagnie entre Jean Lescure, Paul-Emile Victor et Frédéric Jacques Temple. J’avais eu plaisir également à lui remettre voici quelques années, au tournant du siècle, à la Société des Gens de Lettres de France, le prix de poésie Charles Vildrac, à l’occasion de la parution d’une anthologie de ses poèmes parue précédemment à L’Âge d’homme.

Voici que j’ai aujourd’hui le même plaisir à être honoré par ses amis poètes qui ont formé le jury du Prix de la Fondation Pierrette Micheloud.

Cette fondation a une vocation qui ne peut que nous enthousiasmer, puisque Pierrette était l’une de mes très chères amies et une artiste de grand talent. Il s’agit de perpétuer son œuvre qui est considérable: elle a publié une vingtaine de volumes sur une période de plus de soixante ans. En 1945, en effet, paraît son premier recueil, Saisons, et, en 2006, son récit autobiographique, Nostalgie de l’innocence, aux éditions de L’Aire.

Je suis d’autant plus touché que je reçois cette distinction pour un recueil dans lequel je pense avoir mis toute mon âme d’enfance et mon attachement singulier au pays de mes pères et de mes ancêtres.

Dans Généalogie du paysage, je dis, en effet, sous la forme de quatrains, comme l’avait fait Rilke, poète que j’admire, pour le Valais qu’il chérissait, tout ce que je dois au Limousin de mon enfance.

Sylvestre Clancier