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2017

Pierre Voélin
Soirée de remise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2017 à Pierre Voélin pour l’ensemble de son œuvre le lundi 13 novembre 2017 au Café-théâtre Le Bourg, à Lausanne.

Bonsoir

Chaque poète a probablement vécu sa scène capitale, qu’il en soit conscient ou non, cet instant, d’horreur ou de splendeur, où tout bascule, et qui va décider de sa vocation artistique.
Pour Pierre Voélin, que notre Jury, composé de Catherine Seylaz-Dubuis, Jean-Dominique Humbert, Ferenc Rákóczy et moi-même, Jean-Pierre Vallotton, a décidé de célébrer ce soir en lui attribuant le Grand Prix triennal de Poésie Pierrette Micheloud pour l’ensemble de son œuvre, cela s’est passé, semble-t-il, au cœur de l’enfance, lorsque ses parents l’ont emmené visiter le camp de Dachau. Je le cite dans l’ouvrage collectif Arts poétiques: «Dachau: pourquoi cette Horreur? Une telle Horreur? Une telle Monstruosité? Une si extraordinaire Infâmie — cela (il est donné à chaque homme de le comprendre) qui excédera toujours les mots d’aucune langue? Comment l’homme d’espèce européenne a-t-il pu se renier à de telles profondeurs?

Cet événement, je le sus en une fraction de seconde (la disparition par millions des Juifs européens, d’abord marqués, parqués; puis arrêtés, affamés, fusillés, étranglés, égorgés, enterrés vivants: finalement en une Solution finale, déportés, exterminés par le gaz…) est un événement à l’échelle des millénaires. Nous sommes très loin, cinquante ans après les faits, d’en avoir pris la mesure. Cette catastrophe est celle de l’espèce: sa portée ne peut être que métaphysique. […] Or il m’arrive de penser que mes livres de poésie — livres de peu de mots — n’ont pas d’autre raison d’être que celle d’accueillir ces questions-là, insoutenables; non par un complexe d’Atlas qui m’habiterait, non par goût du mal et du malheur éteint, de la mort passée (les démoneries de chaque jour y suffiraient), ou par je ne sais quelle fascination morbide (celle que partagent la mangouste et le cobra), non, à cause, je veux dire d’une urgence: il fallait que des pages fussent ouvertes et offertes à la mémoire, à la fragilité de ses traces; il fallait que naissent des poèmes où l’homme eût encore visage d’homme; que certaines pages deviennent linceul — et, aux yeux de certains lecteurs, par impossible, source de méditation, de pardon, de contrition. Ce pardon que trois générations allemandes n’ont pas pu ni su exprimer.»
Si le poète avait alors entre dix et onze ans, ce n’est véritablement qu’à l’âge de quatorze ans que la hantise de ce souvenir se fera jour. Permettez-moi de le citer dans un autre ouvrage collectif, Les mots du génocide: «Si je remonte dans mes souvenirs, je puis dire que j’ai commencé à saisir les dimensions du crime, sa topographie hallucinante, vers quatorze ans, au seuil de l’adolescence (encore que l’événement m’ait atteint dans l’enfance déjà), mais je l’ai compris dès lors comme l’héritage propre à l’Europe et aux Européens — j’en ai pris une vive conscience au début des années soixante, et par étapes, ce crime impensable est venu occuper le centre de ma réflexion poétique.»
Plus loin, il nous dit encore : «J’ai donc voulu laisser des traces — bâtir de frêles poèmes contre l’amnésie. Nous avons encore à nous transporter vers les camps d’extermination, à stationner sur leurs seuils, à regarder, à imaginer, à penser le Monumentum d’Auschwitz non comme une métaphore, un signe à moitié recouvert de scories de toutes
sortes, les pitoyables saletés des antisémites actuels, mais comme le référent de notre modernité: là se posent les vraies questions, celles de notre survie en tant qu’êtres humains doués de langage, capables de symboliser le sens ou le non sens de leur être au monde.»
Pour remplir cette tâche ambitieuse, le poète, ce «Frère de la nuit, précurseur du jour», selon Mandelstam (un poète capital pour Pierre Voélin), se doit de «prendre langue avec le réel», ainsi qu’il l’écrit dans De l’air volé, fragments d’un art poétique: «Je voudrais le souligner, la poésie ne prend langue qu’avec le réel. Elle est à mes yeux de l’ordre du constat,si bien qu’elle oblige à beaucoup d’attention et de vigilance,elle ressemble à la tâche du chimiste qui pèse soigneusement les parts de matière avant de les mettre en contact. Êtres et choses ont leur dignité qu’il faut savoir respecter si l’on ne veut pas être en porte-à-faux avec le réel. Ou faux, tout simplement.»
Dans Le fleuve Alphée, Roger Caillois affirmait: «La dette que chaque écrivain contracte envers sa langue maternelle est imprescriptible. Elle ne s’éteint qu’avec lui.» Je ne pense pas que Pierre Voélin réfutera cette assertion, lui qui a souvent manifesté son amour (le mot n’est sans doute pas trop fort) pour la langue française, qu’il a d’ailleurs si bien servie.
Pour Primo Levi (un auteur auquel Pierre Voélin se réfère souvent), «la poésie est intrinsèquement une violence faite au langage de tous les jours».
La formule me paraît à la fois vraie et fausse si on l’applique à l’œuvre de Pierre Voélin. Vraie, pour les raisons qui ont été évoquées tout à l’heure; fausse, si l’on considère l’usage précis et rigoureux qu’il fait des mots, qui sont souvent les plus humbles (encore une notion qui compte pour lui): on peut ouvrir au hasard n’importe lequel de ses livres, jamais on ne le prendra en défaut du bon usage d’un vocable ou de ne pas lui avoir trouvé la seule place qui lui convenait. Peut-être me direz-vous que c’est bien la moindre des choses pour un poème? Il y a pourtant de nombreux écrivains qu’il serait charitable de ne pas soumettre à ce test révélateur…
Vous l’aurez compris, pour Pierre Voélin, la poésie ne saurait être un jeu, ni une simple construction de l’esprit, mais bien l’un des derniers lieux où la parole humaine, dans toute sa fragilité, demeure essentiellement vraie et authentique.
Dans son remarquable recueil de proses intitulé La nuit accoutumée, il nous l’explique mieux que je ne saurais le faire: «Le poème n’est guère qu’une bouée de sauvetage, car il est vrai que nous sombrons à chaque instant, et là où nous sommes, et qui que nous soyons, et quelle que soit notre condition. Curieux que tant d’êtres ne s’en aperçoivent même pas! Le croirait-on, à peine si nous sommes accrochés au temps qui déménage et déménage. Le poème serait donc au sens propre un moyen de survie, un don très provisoire, certes non l’idéal, mais l’un des moyens d’aller d’une aube à une autre, d’un regard à un autre regard, d’une bouchée de pain à une autre bouchée de pain…»

J’ai le grand plaisir d’accueillir Pierre Voélin.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

Etre au monde – sans peur ni honte, sans hâte, et sans calcul
(sur la présence des poètes, aujourd’hui)

«La vérité n’est pas relative; par sa nature même, elle est
à la portée de tous, elle est simple et évidente – souvent
même, d’une façon qui fait mal.»
Simon Leys

Pas de quoi fanfaronner, mesdames, messieurs, chers amis – et je ne veux pas dire que je ne serais pas heureux de ce Grand Prix que je reçois si généreusement, en ce jour de novembre, après René de Obaldia, Yves Bonnefoy, et Marc Alyn, des poètes de haut rang, mais je songe à la situation de la poésie, ici, en Europe, dans le monde occidental, et je voudrais en dire un mot – une façon pour moi de vous remercier – en particulier, chacun des membres de la Fondation.
J’aimerais d’interroger l’espèce de mépris qui accompagne la poésie de nos jours, cette ironie gentillette chez tant de nos contemporains qui dissimule une indifférence quasi totale, et c’est naturel, une sérénité de bovins à l’engrais, égaillés dans les pâtures…
Cependant la chose est sérieuse, je dois faire gaffe, comme on dit allègrement, sinon les anges (1) avec lesquels Pierrette Micheloud se trouve à table pourraient, aujourd’hui même, venir me fustiger, déjà qu’ils ne comprennent pas très bien ce que je fabrique ici, moi qui ne connaissais pas leur interlocutrice il y a seulement quelques semaines, et moins encore qu’elle eût été poète durant son passage sur cette terre.
Aussi est-il hors de question d’échanger de la paille contre le grain que cette curieuse personne a versé dans ma sacoche, certes non!
Et puis, d’elle, cette image que je veux retenir, maintenant que j’en sais un peu plus: une rimeuse sur les routes de son Valais natal, une vagabonde émérite et digne, porteuse de la parole saphique (2) de village en village; ainsi, restée fidèle à l’unique vocation d’un poète, qui est de réveiller «ceux qui n’entendent pas le feu de la flûte… et qui sont pareils aux morts…», selon Djalâl ud-Dîn Rûmi,(3) le poète persan du treizième siècle.

*

J’en viens à mon propos – trop sévère, sans doute, vous l’excuserez, vous le corrigerez au besoin.
Quand la parole ordinaire de nos vies ordinaires subit un tel châtiment, dévaluée qu’elle est, si souvent inepte, inapte à la vérité en tous les cas, voire, lui étant franchement hostile, nous enfermant dans un rapport à l’Image, une sorte de tautologie permanente, et les pieux mensonges, favorisant les menées hypocrites, un radotage coloré, la parole de poésie, elle, nous reviendrait d’un au-delà du Temps, dans la mesure où elle articule le passé et l’avenir dans chacune de ses manifestations, entendez ici le poème, et mieux, le livre de poésie, une architecture.
La fidélité à cette parole est pour le poète une lampe, et celle-ci va brûler jusqu’à la fin, elle représente son destin qui ne saurait être un destin vicaire.

Elle se situe, cette parole – comme chacun de nos instants, décisifs, car nous savons qu’ils nous sont comptés – en ce présent mystérieux qui sans cesse nous échappe, elle naît de ce long regard qui déborde le temps de l’immédiateté fonctionnelle auquel nous nous soumettons la plupart des heures, elle naît des souffles de l’origine, elle en a la force, le trouble, l’impénétrable, l’inachevable, et, c’est un paradoxe, l’évanescence… Rien d’essentiel sinon cette loi de la fragilité de l’être et, selon la pire de nos expériences, l’absence, la disparition des êtres que nous aimons, que nous avons aimés.

Dans cette perspective, à ce jour, cette parole a participé à une transmission universelle, je veux parler de ce glissement subtil d’une génération à l’autre, une réalité en soi très émouvante, si nous la reculons jusqu’au fond des millénaires, non pas à titre de bagage culturel, (ah! le foutoir que l’on nomme «culture» dans les médias!), pas du tout, mais sous le signe de la parole vivante qui sauve l’humanité en nous, du moins ce qu’il en reste, et ce qui doit continuer d’être transmis: la soif de l’amour, et sa guérison, la grâce de l’amitié, le bien-fondé de la compassion, de la bonté, toutes choses qui ne trouvent leur force que dans des actes; le sens de la gratuité, quand tout ce que nous recevons d’essentiel reste secret; et, enfin, s’il est possible, le sens de la beauté… cet émerveillement devant la terre à découvert, la terre malmenée, si menacée, nous la contemplons désormais depuis l’espace (une fois relevés ses voiles détachés, dirait Jean Racine), et nous mesurons mieux ses fragiles équilibres.

*

J’ai construit mon œuvre, en ses pudiques commencements, avec la volonté d’écouter le silence d’après-guerre – le silence né dans le camp d’extermination – après que les Juifs européens eurent été massacrés par les nazis dans un monde proche de l’indifférence, et les témoins de ce silence au fil des années, ceux qui ne refusaient pas de s’y confronter. C’est à ce silence de l’holocauste que j’ai voulu que le poème fît écho, pour en recueillir quelque chose en somme, le capter serait trop dire, l’écouter simplement s’égoutter en cette fontaine de Non-sens qui, là, débordait – nous ne l’appelions pas encore d’un nom juif: shoah.(4)
Et c’est encore un poète juif, mais russe celui-ci, Ossip Mandelstam, qui m’a redonné confiance, et la force d’écrire des poèmes, quand j’eus atteint mes trente ans. J’étais en quête d’un chemin, d’un sentier peut-être – comme un autre le fut d’un rendez-vous dans la montagne (5) – afin de revenir dans l’humanité la plus ordinaire, de m’assurer, ou de me rassurer, grâce à cette «quelconquerie» – précieuse en fait – que j’avais connue chez les miens, en Ajoie, dans le Jura, sur la façade Est de L’Hexagone, moi, poète frontalier.
Les vies les plus quelconques, anonymes en quelque sorte, sont d’une si grande intensité qu’elles nous subjuguent – ce que redécouvrirait plus tard à sa manière, tellement supérieure, Pierre Michon dans ses Vies minuscules. (6)

*

Par ailleurs, c’était aussi vouloir prolonger l’incessant et très pur travail des poètes du monde entier, et les plus proches, je veux citer René Char en premier, et très vite, le plus amical, Pierre Chappuis, dès que je l’eus rencontré une première fois; Philippe Jaccottet ensuite (qui fut mon premier lecteur, présent – avec Pierre-Alain Tâche, Florian Rodari, Frédéric Wandelère, lorsqu’il fallut passer cette douane des premiers livres…); c’était méditer la relation qui unit Mandelstam à Paul Celan, fréquenter d’autres poètes, me nourrir de leur parole, faire quelques progrès dans l’art du dialogue, et l’exercice du contrepoint, avec Gerard Manley Hopkins, Umberto Saba, Eugenio Montale, Emily Dickinson, Georges Schéhadé, Johannes Bobrowski, beaucoup d’autres, qui me sont chers à divers titres. Ne serait-ce que ce jurassien de Champagne pouilleuse, Jean Grosjean, lui, le vivant qui s’avance vers nous avec la joyeuse insolence d’un iconoclaste.
La poésie était ainsi vécue comme un appel permanent, et la réponse à un appel; une manière aussi d’interjeter appel, en deux mots d’en appeler à l’humanité en nous sans cesse en danger de se perdre: en notre fond individuel d’abord; dans les habitudes ensuite, et les facilités, et le deuil de la pensée, et les mœurs improbables, et les dérives, les folies auxquels cèdent trop volontiers les hommes malgré la conscience du mal qui devrait les habiter. Et nous, en Europe!

La poésie est donc un appel exigeant, sans concession, à ne pas déchoir, et son propos est toujours politique par quelque manière, je le crois; son exigence de probité, et pas moins sa rigueur formelle, l’aident dans son refus de céder à la complaisance et aux futilités. Sa dimension est par nature essentiellement éthique. Sont en jeu: le souci du monde, au sens où l’a pensé Hannah Arendt, et le rapport à la langue. Eh oui! l’un de ses objets: redresser la barre de la langue, ce vaisseau si menacé de se défaire, d’être remplacé par une sous-langue de robots, sans corps et sans entrailles. Et surtout sans pitié.
Et je ne parle pas du charme des parlures populaires, aujourd’hui disparues. O merveilleux accents de Belleville (7) de Ménilmontant, des Batignolles, où êtes-vous passés? En Suisse, nous le savons, les traits dialectaux, du moins, en préservent quelques couleurs…

*

Quelle fragilité, l’entreprise poétique! Bien pauvres ses outils en regard de ceux de la technique omniprésente! «Ne rien créer.», dit Jean Grosjean, «Seulement détecter les connivences entre le mot et l’être.»(8) Quelques signes sur la page font bouger d’un coup notre esprit, ou s’ils ne viennent pas percer notre cœur?
Une pesée de syllabes, un battement de consonnes, l’éclairage des voyelles, sans oublier, dans notre langue, la merveille du «e» muet qui est comme la réserve d’eau que les caravaniers emportent avec eux en leur désert, ai-je écrit quelque part. Et voilà pourquoi la poésie mérite la mort… elle y est vouée dans le monde tel qu’il va, une mort sous la forme de l’oubli, du brouillage, de l’anonymat, de l’ensevelissement, de l’écrasement sous le poids des vanités. Car nos sociétés se contentent d’étaler un vide sidéral qui, j’en ai peur, les constitue. Qu’est-ce qui aurait changé depuis Babylone? Les sociétés, ces grandes machineries anonymes et aveugles, sont et restent notre épreuve à chacun.

*

Mais ne pas appeler poésie ce qui n’a rien à voir avec la poésie! La grande poésie, outre qu’elle entraîne le souvenir du Souffle et de la Parole à l’origine de tous les univers possibles, est le toucher miraculeux des mots; c’est un don immérité, invraisemblable, destinal… une façon d’atteindre le point aveugle du langage, un tremblement.
Et les pensées les plus hautes, les sentiments les plus purs, les intentions les plus limpides, les intellections les plus hardies, n’y sont jamais convoqués sans l’humble service de chaque vocable à l’intérieur du souffle du poète, et de sa voix, unique. Alors les roues dentées du mythe et du symbole retrouvent leurs nécessaires engrenages comme leur urgence, redéployant le sens du monde le plus lointain, le plus secret, et ni le savon, ni la crevette, ni même le mimosa (9) ne déterminent l’horizon du réel, aucun de ces objets ne prétend servir d’ultimes recours à la morale en ruine après les deux Guerres mondiales.
Elle serait, la poésie dont je parle, une manière de retourner la peau du Temps, de percevoir quelque chose de l’envers du décor, c’est-à-dire de goûter les impatiences de l’âme, et de lire les nœuds que noue le tapis du destin, à son envers – le dessin lui-même, en son endroit, étant réservé, jusqu’à l’heure du Jugement ; car nous sommes les contemporains du dernier Jour à l’instant de notre mort puisque se déchire d’un coup la bannière de l’espace/temps…

Elle est le fruit des renoncements, l’issue splendide d’une vertu froide; et, selon Cristina Campo (10): «…la patiente accumulation de temps et de secret qui soudain se renverse en ce miracle d’énergie supérieure; le précipité poétique.»

On y trouverait comme l’indiquait Philippe Jaccottet à propos, justement, de l’œuvre de Mandelstam, qu’il découvrait, je le cite, de tels accords «… de sonorités, de pensées, d’images, de sons, de sentiments, de sensations, si merveilleusement combinés qu’ils attestent, contre les conditions les pires qu’il peut y avoir pour l’homme, une espèce d’ordre, caché, d’ordre secret du monde…» ; «… et si la poésie n’est pas cela, ajoutait-il, ça ne vaut peut-être plus la peine d’en parler.» (11)

*

Voilà, brièvement dit, ce qui justifie ma pensée: inutile de se plaindre, mais pas de quoi pavoiser, quand l’humanité d’aujourd’hui semble vaciller sur les échasses qu’elle s’est taillées elle-même, et qui menacent de se briser.

Dans cet état de manque, et cette ambiance de braderie – tandis que les renards squattent l’antre des lions, (12) qu’ils y sont toute aise, et pas peu fiers avec ça – il nous revient de lire les poètes; faisons-leur, voulez-vous, l’aumône de notre existence d’êtres parlants, de lecteurs, d’amis: ils sont là, ils ne se sont pas éclipsés, ils tiennent les marges, les ailes du champ de bataille, par impossible; ils trouvent encore des éditeurs, quelques soutiens, des prix existent – et le vôtre, grand merci; leurs paroles circulent, même au compte-gouttes, sur les réseaux médiatisés, bref, ils maintiennent au monde, vaille que vaille, selon le mot d’André Frénaud, (13) leur «inhabileté fatale». Puissent-ils, les poètes, ne pas se tromper de rôles, et demeurer sans peur, ni honte, ni hâte ni calcul, fièrement, dans ce monde, les ânes et les ânesses porte-reliques de la Parole… les humbles serviteurs et servantes du Souffle pur.
Il est certain que l’humanité elle-même, au retour de ses rêves de puissance, sortie de sa distraction – assez féroce il est vrai, en aura besoin.
Merci de votre écoute.

Pierre Voélin

Notes:

(1) Allusion à peine retenue au célèbre film de Jane Campion, Un ange à ma table, 1990 – un film qui rend justice aux divers textes autobiographiques laissés par la grande poétesse néo-zélandaise: Janet Frame.

(2) Allusion à Sappho (Mytilènes, Lesbos, vers VIIe – VIe s.), créatrice du lyrisme érotique dans la poésie universelle; elle célèbre la grâce et la beauté féminines avec des accents à la fois tendres et ardents.
De Sappho, Johannes Bobrowski écrit dans un poème tiré de Im Windgesträuch, Dans les buissons du vent, 1970:

Sappho, Freundin, Traüme des Mädechen deine
Lieder: goldne Nägel im Bogentore
dieser Nacht, die dein war und die unsre
ist und unendlich.

Sappho, amie, ces rêves de jeunes filles
tes chants: clous d’or dans le portail voûté
de cette nuit, qui fut tienne et qui est
nôtre et à l’infini.

(3) Maulana Djalâl un-Dîn Rûmi, poète mystique persan, mort en Turquie en 1273; exilé dans ce pays, il y fonde l’Ordre des «derviches tourneurs», une vision mystique au cœur de l’Islam, souvent refusée, objet de persécution au long des siècles, y compris de nos jours.

(4) C’est le film de Claude Lanzmann: Shoah, 1995, qui, dans l’espace francophone, va très vite remplacer le mot Holocauste et imposer partout, à juste titre, cette désignation; le mot signifie «destruction totale, catastrophe absolue», alors que le mot holocauste renvoie aux sacrifices – qu’ils plaisent ou non à Dieu!

(5) Allusion tout juste voilée à l’une des plus belles méditations du poète juif Paul Celan, s’exprimant dans la langue des persécuteurs, l’allemand, dont il représente aujourd’hui l’un des plus grands poètes: «Dialogue dans la montagne», Die Neue Rundschau, Berlin, 1960.

(6) Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, Paris, 1994 ; sans aucun doute, l’une des très belles fictions parues après la guerre dans la littérature française du vingtième siècle. Elle fut portée longuement, longuement élaborée, dans la douleur, par l’écrivain.

(7) Revoir, par exemple, les nombreux films français dans lesquels jouent Jean Gabin, ou Arletty ou Carette. Mais l’accent genevois de Michel Simon n’était pas mal non plus!

(8) Jean Grosjean, L’Art poétique, Editions Seghers, 1956; le texte est repris dans: Une voix, un regard, Paris, Gallimard, 2012: ce sont les textes retrouvés après la mort du poète, édités par Jacques Réda, préfacés par Jean-Marie Gustave Le Clézio.

(9) Cristina Campo, «La Flûte et le Tapis», dans Les Impardonnables, L’Arpenteur/Gallimard 1992.

(10) Allusion à la poétique de Francis Ponge – à sa volonté de redresser l’homme, de l’établir ou de le rétablir sur la base d’une morale, résolument matérialiste, en honorant la stricte réalité des objets du monde, en repartant du plus bas. Dans Pour un Malherbe, le poète traite Blaise Pascal de «planche pourrie», ce qui – même du seul point de vue de la liberté d’expression et de jugement – est assez croquignolet.

(11) Philippe Jaccottet, dans un «Entretien» à la télévision romande au cours de l’année 1975.

(12) Juste un souvenir du prince Giuseppe Tomasi di Lampedusa, dans Le Guépard, (1958); nous mesurons chaque jour ou presque, la parfaite lucidité de ce mage de la littérature italienne.

(13) Cette très belle expression, dans la bouche du poète, André Frénaud (1907-1993), qui est interrogé, en 1978, par Bernard Pingaud; cet entretien donnera lieu à un livre paru l’année suivante chez Gallimard avec ce titre éponyme: Notre inhabileté fatale

Entretien entre Pierre Voélin et Jean-Pierre Vallotton
Poèmes lus par Laurence Morisot.
Avec le concours de Marlyse et Guy Fasel au piano à quatre mains (œuvres de Debussy, Brahms, Ravel et Fauré).

durée: 01:30:38

Vidéo réalisée par Carlos Tapia

2014

Marc Alyn
Soirée de remise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2014 à Marc Alyn pour l’ensemble de son œuvre le mardi 7 octobre 2014 au Café-théâtre Le Bourg, à Lausanne.

Ils ne sont pas nombreux ceux qui, comme Marc Alyn, vont au fond du poème (dans ses soubassements, devrais-je dire, ses catacombes), mais aussi en surface pour jouir du plein air ou des musiques secrètes de la nuit, à sa circonférence, à ses alentours, afin que rien du poème ne lui échappe.
On sent bien l’extrême concentration de l’artiste pour attraper tout ce qui passe par le poème, quitte à le relâcher si ce n’est pas de son goût. Sélection par accumulation , puis par décantation. La méthode n’est sans doute pas neuve, mais efficace. Suivant peut-être en cela le conseil qui se donnait Saint-John Perse dans une lettre à un ami botaniste: «ne pas se laisser diminuer par l’habitude, l’accoutumance; se garder le loisir de demeurer nouveau devant tout ce qui peut apparaître de neuf. Si j’étais croyant, Dieu serait pour moi l’Inaccoutumé par excellence.»
Justement, Marc Alyn parle beaucoup de Dieu dans ses poèmes; ou d’un dieu; ou des dieux. Mais de façon souvent iconoclaste, irrévérencieuse (on en a envoyé au bûcher pour moins que cela).
Dieu, nous suggère-t-il, est un tricheur, puisqu’il est biseauté quand il dispute avec le poète… une partie de dés.
Il le nomme au singulier Dieu de sable, alors qu’il évoque ailleurs au pluriel des dieux de cristal.
Dans «L’œil imaginaire» on peut lire:
«Dieu semblait s’éloigner, n’offrant qu’un dos voûté aux
psaumes des regards
Mais épiant sa créature dans le dédale du miroir.»
Dans «L’Etat naissant» s’entend cette injonction péremptoire:
«Dans les yeux de l’aveugle — dit Dieu — que luise mon regard!»
Comme les surréalistes, Marc Alyn aime jouer avec les mots, les homophonies, quand elles sont porteuses de sens, ainsi dans «La parole planète»:
«L’imaginaire est Dieu — un dieu toujours à naître
Entre l’ivre des mots et le Livre des morts».
On le voit, ce thème est complexe et mériterait à lui seul toute une étude.

Marc Alyn serait-il de la race des voyants? Les Nerval, les Rimbaud, les Novalis, les Artaud, les William Blake? (c’est curieux cette licence grammaticale nous permettant d’utiliser l’article pluriel devant de tels singuliers!)
En tout cas, ce sont bien des visions, parfois hallucinées, qu’il nous donne à voir. Lui demander d’où elles lui viennent serait comme vouloir déchirer le rideau de brume qui entourait la rue de la Vieille Lanterne ce soir de janvier 1855 où Gérard, dit-on, s’est pendu. «…car la nuit sera noire et blanche» furent les ultimes mots qu’il traça peu avant d’entreprendre son dernier voyage, celui qui ne le mènerait pas cette fois en Orient.
Souvent aussi, Marc Alyn évoque son double, voire ses doubles, comme dans ce début de poème du «Tireur isolé»: «Intermittent de l’être, absent de lui-même le plus clair du temps, il endossait le premier corps venu dans l’espoir de semer la foule de ses doubles…»
Dans un texte du «Miel de l’abîme», intitulé précisément «La doublure, les doubles», il se demande: «Quand je dis je, lequel de mes moi se profile? Tout est plusieurs. Où est mon corps enseveli entre les mots? Je me regarde avec les yeux de l’autre, le colocataire de ma peau.»
Faut-il y voir un écho au questionnement de Hölderlin, qui se demandait dans «Etre et jugement»: «Mais comment la conscience de soi est-elle possible? Elle l’est quand je m’oppose à moi-même, quand je me sépare de moi-même, mais que malgré cette séparation je me reconnais dans l’opposition comme le même»? Nous pourrons peut-être lui poser la question tout à l’heure.

Quand Marc Alyn se fait Piéton de Venise ou nouveau Passeur des Deux Rives à Paris, c’est pour débusquer à chacun de ses pas l’insolite qui se dissimule un peu partout et que l’homme pressé d’aujourd’hui (tout comme il l’était déjà au temps de Paul Morand) n’entraperçoit même pas.
Pourtant, cela vaut la peine de s’arrêter avec le poète pour interroger les ombres de passage, les frêles murmures de voix échappées d’un passé pas si passé que ça à qui sait tendre l’oreille au bon moment.
Cela ne va pas sans risque et il n’est pas rare de croiser ici ou là l’une de ces «Puissances qu’il ne faut pas nommer», ainsi que me l’écrivait Marcel Schneider, cet autre aventurier de l’occulte.

Le Jury du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud, c’est-à-dire Catherine Seylaz-Dubuis, Jean-Dominique Humbert, Ferenc Rakoczy et moi-même, a été sensible à l’ampleur du souffle lyrique qui traverse bien des poèmes de Marc Alyn. Et si je citais tout à l’heure l’auteur d’«Amers», ce n’était pas par hasard: sans doute faut-il remonter jusqu’à des poètes tels que Saint-John Perse, Claudel ou Milosz (l’oncle du prix Nobel, celui qui savait que «Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale / Au cimetière étrange de Lofoten») pour en retrouver l’équivalent.
Quand la tendance était à l’étrécissement, au condensé, voire au rachitisme, Marc Alyn, lui, ouvrait tout grand les ailes aux vents qui passent et nous emportent vers de nouvelles bouffées d’oxygène, sur des cimes que peu atteignent.
Il semble que le temps ne compte pas pour Marc Alyn — ou plutôt qu’il compte double, ou triple. Qu’il est à la fois ici, là et là-bas, scribe au temps de la splendeur antique de Byblos, tireur isolé dans un présent multiple et ange planant sur les brumes d’un futur incertain.
Mais ce soir, il est bien là, avec nous — ou si ce n’est lui, c’est donc son double.
Je vais lui demander, ou leur demander, de venir me rejoindre.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

Mes chers amis,

«Heureux les solitaires, gardiens du germe de vie!», proclame Pierrette Micheloud qui, à l’instar de Rimbaud, rêve de refaire le monde, de le réparer. Ne définit-elle pas ainsi la nature double du poète, à la fois solitaire et solidaire? En recevant ce soir – grand honneur, grand bonheur – le Prix déjà prestigieux qui porte son nom, je ne saurai oublier que la faculté de formuler sa reconnaissance à l’égard de la vie constitue l’un des aspects majeurs de la vocation poétique, aptitude qui faisait dire au Russe Joseph Brodsky: «Aussi longtemps que ma bouche n’aura pas été remplie de terre / Elle ne pourra exprimer que la gratitude ». Pardonnez à ma voix – qui en a vu de toutes les couleurs – d’avoir perdu dans les épreuves son timbre d’origine et sa clarté. Ce qu’il en reste suffira, je l’espère, pour témoigner de l’authenticité de mon émotion. La voix intérieure, écrite ou chuchotée, a pris la place de la voix charnelle, comme le poème finit par se substituer à l’auteur pour s’envoler librement de son côté. Quant au poète – titre dévalué, naguère considéré comme «l’état princier» – il habite les mots, tous les sens de tous les mots, mais également l’hymne en creux de leur silence; il se confond avec la face cachée, insoumise, du réel, établissant sa halte nomade au point de jonction des dimensions enchevêtrées où s’accomplit l’espace. Si nous ne lui concédons aucune fonction, nulle place, sinon «sous l’escalier, dans la demeure du temps», selon la belle formule d’Hofmannsthal, cela ne l’empêche point d’être présent à chaque instant, au commencement comme à la fin de notre parcours terrestre: «Il est le spectateur, le compagnon dissimulé, le frère silencieux de toutes choses», qu’il présente les unes aux autres, unissant les contraires, les deux versants opposés et complémentaires: présent et passé, ombre et lumière.
De manière invisible, le poème nous relie à la totalité de l’univers et à l’ensemble des destinées; c’est ce que je pressentais déjà, à vingt ans, dans Le Temps des autres:

J’étais fou comme on est fort.
J’étais seul comme on est mille.
Mais le vent de mon effort
ne faisait qu’un bruit d’aiguille
sur la toile de la mort.

Un demi-siècle et des poussières plus tard, le texte liminaire du Tireur isolé, avis aux riverains du Troisième millénaire, prouve la continuité de la quête:
Quand la démesure ne trouve plus à se loger nulle part
gênant l’espace aux entournures
prends le maquis en compagnie du poète
qui progresse d’un pas de silence
à travers la nuit blanche
précédé de ses mots sauvages aux oreilles de loup.
Dans l’intervalle, j’ai beaucoup voyagé, scribe errant au seuil des cultures, découvrant à Byblos ou Venise d’autres issues et d’autres clefs. Mais les vrais voyages, notamment ceux que favorise la maladie, ne sont-ils pas immobiles? Je ne suis pas sûr d’avoir trouvé l’île au trésor, l’oiseau Phénix, ni les seize cases du carré magique. Néanmoins, j’ai gardé intacte au fond de moi cette Fontaine des lunatiques où les mystères viennent boire.
J’avais en commun avec Pierrette Micheloud (rencontrée dès 1956, rue Mazarine, chez le libraire Philippe Chabaneix) une attirance instinctive pour l’ésotérisme, l’alchimie, le symbole qui se tient caché derrière les choses. Elle animait des revues, entourée de toute une phalange d’amazones, poétesses surgies des aquarelles de Marie Laurencin ou des eaux-fortes de Léonor Fini. Pierrette, au beau nom minéral, tranchait dans le vif du sujet, toujours en pointe lorsqu’il s’agissait de défendre la Poésie, sa passion fondamentale. Nous nous retrouvions souvent dans les catacombes que Paris réserve à ses artistes depuis Apollinaire: sous-sols de café où nous lisions nos poèmes pour un public de connaisseurs. Ainsi sommes-nous devenus amis tout au long de parcours différents mais qui se rejoignaient toujours avec bonheur. Elle sortait tout droit du château de l’Eveilleuse, la reine blanche, Mélusine ou Fata Morgana. Elle accompagnait de sa «harpe captive» les strophes de Sappho et de Bilitis. Alchimiste du verbe, elle subissait avec jubilation les tribulations de l’œuvre au noir propre au Zénon de Marguerite Yourcenar grâce à l’usage d’une «perception magique de la mémoire antérieure.» «La mort m’escorte, la vie me suit», affirmait-elle avec un humble orgueil, avant d’ironiser:

Je n’ai pas vécu
Avec assez de sérieux
Ma funambulesque
Et moqueuse éternité.

Ma femme, Nohad Salameh, était elle aussi liée à Pierrette dont elle ne manquait jamais de saluer les recueils dans la presse de Beyrouth. Ayant reçu elle-même le Prix Louise Labé en 1988, elle rejoignit tout naturellement le jury de ce Prix que présidait l’auteur de En amont de l’oubli. Chaque année, nous nous retrouvions aux journées de Poésie Partagée du château de Lascours, dans le Gard, dont le cher Jean-Pierre Vallotton fut également l’un des remarquables poètes participants.
Passionnément vivante, Pierrette Micheloud n’a pas cessé d’exister en rejoignant le pays intérieur que hantent les licornes. La laine des brebis «endormies dans sa mémoire» lui tient chaud à jamais. Depuis si longtemps, elle avait fait le choix des âmes grand format: «Perdre tout pour gagner une étoile.»
Soyez remerciés, chers amis, de l’intérêt que vous portez à mon œuvre et de votre attention chaleureuse. Que le Poème continue longtemps de nous éclairer, «inutile comme la pluie», donnant forme à l’inattendu, l’inentendu, afin de nous protéger de ce que Pierrette redoutait d’apercevoir à la croisée de son chemin: «des fantômes de machines autour des bergeries».

Marc Alyn

Entretien entre Marc Alyn et Jean-Pierre Vallotton
Poèmes lus par Laurence Morisot
Œuvres d’Astor Piazzolla interprétées par Stéphane Chapuis au bandonéon et Lisa Biard à l’accordéon

1re partie: 22:02

2e partie: 22:55

3e partie: 22:32

4e partie: 18:42

2011

Yves Bonnefoy
Soirée de remise du Grand Prix de Poésie 2011 à Yves Bonnefoy pour l’ensemble de son œuvre le mardi 18 octobre 2011 au Café-théâtre Le Bourg, à Lausanne.

Bonsoir,

Permettez-moi, tout d’abord, de vous donner des nouvelles de notre Fondation: elle se porte bien, merci. J’espère qu’il en va de même pour vous.

Nous avons récemment accueilli trois nouveaux membres dans notre Conseil de Fondation: Me Stéphanie Khauv, Jean-Edouard Zufferey et Simon Roth, qui est également en charge des archives de Pierrette Micheloud à la Médiathèque Valais de Sion. Je leur souhaite la bienvenue.

Quant à notre nouveau président, vous le connaissez déjà, puisqu’il s’agit d’Olivier Engler, qui me rejoindra sur scène tout à l’heure pour remettre notre Prix.

J’aurais aimé vous présenter deux livres qui me tiennent à cœur, malheureusement, ils sont encore « sous presse », selon la formule chère aux éditeurs, et devraient donc paraître prochainement.

Il s’agit du Choix de poèmes de Pierrette Micheloud que j’ai sélectionné et présenté pour la collection Poche Suisse de L’Age d’Homme. Cette publication à venir a pu être annoncée à Pierrette Micheloud quelques semaines avant sa mort et je crois que cela a été l’une de ses dernières grandes joies. Nous aurions dû préparer ce volume ensemble, mais le destin en a décidé autrement.

Le deuxième livre qui devrait sortir sous peu chez EDA Libros est une anthologie de ses poèmes traduits en espagnol par José Luis Reina Palazón, Grand prix national de traduction en Espagne.

Il y a également des projets en russe, en anglais, et un livre sur Pierrette Micheloud, pour la collection «Présence de la poésie» aux Editions des Vanneaux, en France, qu’est en train d’écrire notre amie Catherine Seylaz Dubuis. Et puis beaucoup de projets aussi pour le centenaire de 2015. Mais nous aurons l’occasion d’en reparler en temps utile.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes ces informations sur notre site www.fondation-micheloud.ch De toute façon, en tapant «Fondation Micheloud» sur Google, vous aurez le lien direct.

Si vous désirez revoir cette soirée, la vidéo y sera bientôt consultable, ainsi que des photos.

Vous pouvez également écouter Pierrette Micheloud lire quelques-uns de ses poèmes, voir des photos de sa vie et de ses tableaux, regarder les couvertures de ses livres, etc.

En ce qui concerne le Jury que j’ai l’honneur de présider, il se compose toujours de Mme Catherine Seylaz Dubuis et de MM. Julien Dunilac et Jean-Dominique Humbert. Je tiens à les remercier de leur engagement au sein de ce Jury et du sérieux de leur travail.

Et j’en profite au passage pour remercier également toute l’équipe du Bourg qui nous accueille comme chaque année avec compétence et cordialité.

Le lauréat de notre Grand Prix 2011, faut-il vous le présenter? Vous le connaissez sans doute aussi bien que moi, à travers son œuvre, s’entend, car, pour ma part, je n’avais pas encore eu le plaisir de le rencontrer en personne avant hier lundi, jour de son arrivée à Lausanne.

Je n’ai évidemment pas la prétention, en cette brève allocution, d’apporter quelque éclairage nouveau sur cette œuvre qui a déjà été commentée, dans plusieurs langues, par d’éminents critiques.

Si notre Jury, malgré de longues discussions passionnantes, n’a finalement pas eu de peine à s’accorder sur le nom de notre lauréat, c’est que ses livres nous touchent tous, depuis longtemps. Certains, sans doute, nous reprocherons d’avoir attribué ce Prix à un poète déjà largement connu et célébré. Je leur rétorquerai que notre Grand Prix, décerné, je vous le rappelle, tous les trois ans, à l’ensemble d’une œuvre, se doit, par définition, de couronner un auteur d’envergure. Il suffit, pour s’en persuader, de lire les termes très exigeants du règlement, tels que les a souhaités Pierrette Micheloud.

Ne croyez pas pour autant que je sois en train de nous excuser d’avoir choisi Yves Bonnefoy! Ce n’est pas mon intention; mais parfois certaines précisions ne sont pas inutiles.

Permettez-moi de dire quelques mots sur mon rapport personnel à cette œuvre qui m’accompagne depuis déjà bien des décennies et, oui, je peux le dire, m’aide à vivre, comme l’ont fait d’autres artistes, écrivains, cinéastes, peintres ou musiciens.

Son premier livre important fut aussi le premier que j’ai lu, et relu souvent, en tout ou en partie, «Du mouvement et de l’immobilité de Douve». Envoûtement, si j’ose dire, dès le titre du recueil! Yves Bonnefoy avait 30 ans lorsqu’il le publia, et moi moins de vingt quand je le découvris. Assez vite, le poète a changé de cap et au fil des années sont apparus d’autres recueils, creusant toujours plus profond leur sillon, avec un style moins exalté, plus circonspect face à lui-même, serait-on tenté de dire. En quoi l’on peut parler de véritable quête poétique; quête qui s’est également enrichie de nombreux ouvrages de réflexion sur l’art, la poésie, l’esthétique, le sens (s’il en a un) de notre existence.

Mais s’il est vrai que l’on finit toujours par revenir à ses premières amours, cela expliquera que j’ai retenu suffisamment de poèmes de ce recueil, «Douve», donc, pour en faire un des trois intermèdes de lecture que nous proposera tout à l’heure Patricia Barakat, introduits par les solos de violoncelle de Denis Guy. Et quand il s’agit, comme ce soir, des suites de Bach, j’en viens toujours à me demander à quoi sert de composer des symphonies alors que ces quatre cordes-là peuvent à elles seules exprimer autant…

La rigueur d’Yves Bonnefoy, pour revenir à lui, me paraît exemplaire. Je vois peu d’œuvres dans la poésie française contemporaine qui sachent si bien allier profondeur et simplicité —apparente, puisqu’il faut en réalité un long travail de l’artiste pour y parvenir, et réelle, Yves Bonnefoy choisissant en général des mots courants et précis pour exprimer sa pensée poétique; tout comme ses essais tendent à la clarté, même pour formuler des idées complexes ou paradoxales, refusant un certain jargon qui rend souvent des textes intéressants inaccessibles à certaines personnes qui pourraient pourtant y trouver une nourriture intellectuelle ou philosophique. N’est-ce pas là la preuve éclatante d’une vraie intelligence, qui vise à transmettre, à partager, dépourvue de ce snobisme qui voudrait nous faire croire que l’intelligence d’un auteur se mesure à la quantité d’expressions absconses qu’il utilise.

J’aime aussi qu’Yves Bonnefoy ose le doute, et remette même parfois en question la valeur de sa propre parole poétique, sans fausse modestie, je crois, et avec sincérité. D’où l’on peut comprendre que le poète, aussi cher nous soit-il, n’est pas un être infaillible et connaît comme tout un chacun, souvent même davantage, ses moments de solitude intense face aux difficultés existentielles et métaphysiques. De la même façon il a choisi de s’effacer, autant que faire se peut, derrière son œuvre, ce qui n’est pas des plus facile…

Mais assez discouru: tout comme vous, je suis impatient d’entendre Yves Bonnefoy nous parler, non pas de sa vie privée, donc, mais de son rapport à l’art, la poésie, l’existence, et c’est pourquoi je le prie de me rejoindre sur cette scène.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

Entretien entre Yves Bonnefoy et Jean-Pierre Vallotton
Poèmes lus par Patricia Barakat
Suites de Bach interprétées au violoncelle par Denis Guy

1re partie: 25:03

2e partie: 25:19

3e partie: 24:55

2008

René de Obaldia, de l’Académie française.
Soirée de remise du Grand Prix 2008 à René de Obaldia pour l’ensemble de son œuvre le 6 février 2009 à Lausanne.

Bonsoir

et merci à Me André Corbaz pour ce beau portrait de Pierrette Micheloud.

Effectivement, parmi les tâches dévolues à la Fondation, celle de récompenser un poète d’expression française. Pour ce faire, Pierrette Micheloud avait désigné les personnes susceptibles de constituer le Jury adéquat. Il se compose donc, outre moi-même, de Mme Catherine Seylaz Dubuis et MM. Jean-Dominique Humbert et Jacques Tornay.

Il a été convenu que deux années de suite le Jury attribuerait le Prix à un recueil de poèmes écrits en français, paru dans l’année écoulée.

Une année sur trois, le Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud doit, quant à lui, récompenser un ou une poète pour l’ensemble de son œuvre.

Il s’agit, dans tous les cas, d’honorer un ou une artiste se distinguant notamment par, je cite notre règlement: «son originalité et ses qualités d’écriture» et «dont l’œuvre affirme des préoccupations métaphysiques et/ou spirituelles (et non pas religieuses au sens restreint du terme». C’est dire si la barre a été placée haut.

Le premier lauréat du Grand Prix que notre Jury a désigné l’automne dernier n’a eu, en ce qui le concerne, aucune difficulté à passer cette barre, porté par les ailes mêmes de la poésie que le soupçonne de dissimuler dans son dos.

Et s’il a peu publié de recueils de poèmes à proprement parler, toute son œuvre, composée essentiellement de 4 romans, une trentaine de pièces de théâtre et une savoureuse autobiographie, dégage une intense poésie, qui se décline sur tous les tons, empruntant les styles les plus variés. On y passe aisément du cocasse à l’émotion, du sourire à la gravité. On sent bien que sous l’humour (bien réel et efficace) pointe une véritable angoisse existentielle autant que métaphysique. Sous l’apparence de ne pas y toucher, ce sont souvent de grands thèmes, toujours d’actualité hélas, qui se font jour: le pouvoir destructeur de l’argent et de ses magouilles, l’absurdité de la guerre, les dangers des progrès scientifiques quand ils ne sont plus maîtrisés, l’inconscience de ceux qui laissent notre planète se dégrader, le silence de Dieu face à tout cela…

Mais toujours on sent le poète insuffler son lyrisme et la force de sa verve aux personnages qu’il met en scène. Il faudrait citer par exemple les pages hallucinées consacrées aux crabes dans le roman Le centenaire, ou à peu près n’importe quelle page de celui intitulé La passion d’Emile.

Si ce poète, comme je l’ai dit, est bien de notre époque, il n’hésite pas pour autant, dans Tamerlan des cœurs et Fugue à Waterloo, à bousculer la chronologie romanesque à un tel point qu’il nous fait passer d’un siècle à un autre, d’un fait divers contemporain à un grand événement historique, avec une telle facilité (apparente) que le lecteur en reste éberlué.

Quant à son théâtre, si on l’a fréquemment rapproché de celui de dramaturges tels que Beckett et Ionesco (ce qui n’est pas faux non plus), je le verrais plutôt, moi, du côté d’auteurs tels qu’Audiberti, Georges Schehadé ou Michel de Ghelderode, qui bien qu’ayant chacun des univers très différents ont ceci en commun de pratiquer un verbe éblouissant, au souffle soutenu – encore une fois: langage de poète.

Je n’ai pas encore cité son nom, mais à quoi bon faire comme si vous ne saviez pas qu’il s’agit de lui quand c’est pour lui, précisément, que vous êtes venus ici ce soir.

J’ai donc le grand plaisir d’accueillir M. René de Obaldia.

Jean-Pierre Vallotton, président du Jury

Photos: Stéphanie Khauv.
Entretien entre René de Obaldia et Jean-Pierre Vallotton
Poèmes lus et chantés par Carine Barbey
Au piano: Lee Maddeford

1re partie: 18:36

2e partie: 18:27

3e partie: 18:38

4e partie: 05:57

Mesdames, Messieurs,

Si nous sommes réunis ici ce soir, c’est grâce à la générosité d’une artiste exceptionnelle: Pierrette Micheloud.

Artiste, elle le fut plus que quiconque. A suivre de près son parcours de vie, on se rend compte, en effet, que toute son existence a été déterminée par sa quête artistique, qui s’est déclinée sur deux voies parallèles et complémentaires: peinture et poésie.

Rappelons-en les étapes essentielles.

Bien que venue au monde à Romont, en 1915, le jour de la Saint-Nicolas, elle préférait évoquer le lieu de ses origines, Vex, petit village du val d’Hérens. On le comprend aisément quand on sait la place importante que le Valais occupera dans son cœur tout comme dans son œuvre, ce Valais qu’elle a su si bien chanter.

Dans l’un de ses derniers livres, elle évoquera encore la présence imposante du fleuve qui le traverse:

«Enfant, j’ai connu le Rhône sauvage. A leur tour, les enfants d’aujourd’hui se souviendront de leur Rhône. L’essentiel n’est-il pas de garder vivace le lien qui nous unit à la nature? Elle est notre véritable identité.

L’écouter, c’est apprendre à se connaître.»

Et voilà posé l’un des thèmes majeurs de son œuvre: amour et défense de la nature contre les financiers et autres hommes sans scrupules qui n’hésitent pas à la saccager pour en tirer des profits immédiats et sans lendemain.

Dans le texte que je viens de lire, la main symbolique qu’elle tend à la nouvelle génération n’est pas un fait du hasard et sans doute aurait-elle été heureuse d’entendre le nouveau président des Etats-Unis énoncer la politique qu’il veut dorénavant faire suivre à son pays en matière d’écologie.

Son père tenant un commerce à Neuchâtel, c’est dans cette ville qu’elle suivra ses premières classes. Ses études universitaires, littérature, philosophie et histoire des religions, se poursuivront à Lausanne et Zurich.

Elle a 16 ans lorsque la poésie lui est révélée par l’intermédiaire de Villon, Lamartine et Baudelaire. Ses premiers poèmes ne tarderont pas à se faire jour. Entre 1945 et 2004, elle en publiera une vingtaine de volumes, de Saisons à Du fuseau fileur de lin.

Après le strict classicisme de ses premiers vers, elle adoptera une métrique plus souple, mais toujours musicale, en passant par le poème en prose et la prose poétique, notamment dans deux récits autobiographiques, L’ombre ardente et Nostalgie de l’innocence. Parmi ses archives, conservées à la Médiathèque Valais de Sion, se trouvent de nombreux inédits: essais, romans, pièces de théâtre (dont certaines furent jouées sur scène et à la Radio), et même un livret d’opéra.

La poésie, elle la défendra aussi grâce à une activité critique intense: de nombreux journaux et revues, aussi bien suisses que français, accueilleront ses chroniques. Citons: Les Nouvelles littéraires, La Gazette de Lausanne et La Voix des Poètes, dont elle sera la rédactrice en chef.

En 1964, elle s’associe à Edith Mora pour créer à Paris le Prix de poésie Louise Labé, dont l’originalité est la suivante: le jury en est uniquement composé de femmes, car à l’époque elles étaient peu nombreuses à siéger dans de tels comités.

Troubadour des temps modernes, elle consacrera tous ses étés, entre 1951 et 1968, à parcourir à bicyclette les vallées valaisannes, faisant halte de village en village pour y réciter ses poèmes. Elle est parfois accompagnée, dans cette aventure artistique et géographique, d’une comédienne professionnelle ou de sa sœur, plus jeune de deux ans, sa complice de toujours, la talentueuse violoniste Edmée Girardet, qui compta parmi les musiciens fondateurs de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, créé par Victor Desarzens.

Mais c’est à Paris qu’elle décide de s’installer, au début des années 50. Elle y occupera successivement 4 logements. Le dernier en date, situé à deux pas de la place Saint-Germain-des-Prés, restituant, avec ses poutres apparentes et son mobilier en bois rustique, l’ambiance d’un chalet suisse au cœur même de la capitale.

Ce qui ne l’empêchait pas de revenir plusieurs fois par année en Suisse, soit dans un mayen valaisan, soit chez sa sœur à Lausanne, soit dans la maison familiale de Belmont.

En une vingtaine d’années, elle ne présentera pas moins de dix expositions, en Suisse et en France, où sera révélée au public cette autre facette de son talent: la peinture. Manifestant une maîtrise parfaite de l’harmonie des couleurs et du rythme des formes en mouvement, ses tableaux dévoilent un univers très personnel où elle semble inventer sa propre mythologie.

Que ce soit à Paris, en Suisse ou dans les différents pays étrangers qui l’ont invitée à lire ses poèmes, Pierrette Micheloud aura certainement marqué tous ceux qu’elle a rencontrés, à la fois par sa forte personnalité hors du commun, l’intensité de son regard qui paraissait percer l’au-delà des apparences et la richesse de son œuvre naviguant constamment, aux confins de l’univers, entre nos origines cosmiques et des temps lointains qui verront peut-être surgir, selon ses vœux, une nouvelle humanité plus soucieuse du respect de la planète et du bien-être spirituel de ses habitants.

Et ici, j’aimerais encore citer ces vers extraits de son recueil En amont de l’oubli:

«Esprits de lumière
Rendez-moi le regard
Du lieu oublié
Où j’étais parmi vous»

C’est après avoir consacré ses dernières forces à l’écriture d’une lettre d’adieu à telle ou telle amie ou d’une notation dans son Journal intime que Pierrette Micheloud s’est éteinte, à quelques semaines de son 92e anniversaire, à l’Hôpital de Lavaux, à Cully. C’était le 14 novembre 2007.

Auparavant, elle avait souhaité qu’une Fondation continue à faire vivre son œuvre en organisant des expositions de ses tableaux, publiant ses inédits ou rééditant ses livres épuisés, etc.

C’est donc la tâche qui a été confiée aux 5 personnes composant le Conseil de la Fondation Pierrette Micheloud, sise à Lausanne, que j’ai l’honneur de présider.

Parmi les projets en cours, je peux mentionner la publication d’un Choix de ses poèmes dans la collection Poche Suisse, de l’Age d’Homme, ainsi qu’une anthologie poétique en espagnol.

Mme Micheloud avait également désiré qu’un Prix portant son nom soit attribué chaque année à un ou une poète d’expression française.

Mais pour vous en dire davantage sur ce sujet, je vais prier le président de notre Jury, Jean-Pierre Vallotton, de me remplacer à ce micro.

Me André Corbaz, président du Conseil de Fondation de 2008 à 2011