Article sur la traduction russe

Article sur la traduction russe d’Irina Volevich de “Les Mots La Pierre”, parue aux Editions MIK à Moscou en 2013

par Natalia Sterkina, écrivaine, Moscou

paru sur un site russe

Les emblèmes et les symboles de Pierrette Micheloud

Les Editions MIK ont sorti un livre étonnant, magnifique: “Les mots La Pierre” de la poétesse suisse Pierrette Micheloud, traduction de Irina Volevich.

Un lecteur attentif appréciera tout : la présentation de ce livre (Sapho, fresque de Pompéi sur la couverture; la photo de l’auteure, en 4e de couverture; les caractères et le papier; le fait que P. Micheloud s’est vu décerner en 1984 le Prix Apollinaire. Et la ressemblance avec le cycle “Pierre” du poète russe Ossip Mandelstam. Et les commentaires de la traductrice. Et, surtout, une brillante préface de M. Jean-Pierre Vallotton, qui étudie, depuis longtemps, l’œuvre de Micheloud, — tout cela ne fait qu’augmenter la valeur de ce livre.

Irina Volevich est une traductrice largement connue par ses multiples traductions des auteurs des XIVe – XXe siècles: d’Aubigné, Rousseau, Diderot, Verne, Queneau, Quignard, Tournier, Sagan, Notomb, Bille, Chessex et beaucoup d’autres.

«Choisir des textes proches de votre cœur!» – conseille Irina Volevich aux jeunes traducteurs,

et les textes de Pierrette Micheloud dans sa traduction confirment, semble-t-il, ce choix très réussi!

La traductrice conseille aussi aux jeunes de lire des œuvres classiques qui leur apprendront ce qu’est un vrai beau style, une vraie belle écriture; cela les formera comme traducteurs. Le livre de Pierrette Micheloud traduit par elle-même est un échatillon magnifique de style irréprochable, une belle langue poétique adéquate aux textes français.

Pierrette Micheloud, écrivaine et poétesse suisse (1915-2007) habitait à Paris depuis les années 50. Elle est bien proche d’Apollinaire qui a passé toute sa vie à Paris et y est mort en 1918. Comme lui, Pierrette utilisait des images baroques, écriture emblématique; comme lui, ne prêtait pas grande attention à la ponctuation, aux rimes (Irina Volevich les appelle, dans les poèmes de Micheloud, des “paillettes de mica, plutôt rares, dans la masse de pierre”); ces deux poètes s’intéressent plutôt à la conception des symboles, aux valeurs spirituelles. Tous les deux s’occupent de faire passer un emblème sur le plan verbal. Et en cela aussi, ils ressemblent un peu à Mandelstam, n’est-ce pas?

«Toute métaphore est un retour
Au sommet inaccessible de l’amour»
(Micheloud)

Le livre contient plusieurs métamorphoses pareilles, qui ont pour but l’interprétation “des profondeurs de l’être”, des mystères du cosmos, des éléments de la nature, du monde spirituel.

«J’ai l’impression qu’avec les années, la poétesse a créé sa mythologie personnelle» – écrit Jean-Pierre Vallotton. Et il ajoute qu’il voit dans sa poésie quelque chose de proche des expériences des alchimistes des siècles passés. Son œuvre réunit bien le côté ésotérique et le côté exotérique, — écrit-il dans sa préface,   en expliquant le sens de ces deux phénomènes.

Parlons maintenant du titre du recueil. La Pierre – c’est bien un symbole compliqué de cultures différentes, la base première, une forteresse de l’esprit.

La première partie du livre porte justement ce nom – “Pierre mon commencement”, mais les premiers mots du premier poème nous donnent froid dans le dos:

«Ma mort grandit en même temps que ma vie».

Cette phrase – significative, amère – aurait pu paraître bien triste si l’auteure n’avait pas terminé son poème par un vers beaucoup plus optimiste:

«Ma vie grandit en même temps que ma mort».

La cosmogonie de Pierrette Micheloud emporte, ravit le lecteur; dès les premières lignes, on se rappelle les “Mythes de la Grèce antique” de Koune, les “Récits sur les Titans” de Golosovker, les Ombres de Platon, les chansons des trouvères moyennâgeux… M. Vallotton nous rappelle la présence des motifs du “Livre des morts” dans ce recueil; Irina Volevich commente le “Yi-King”, traité chinois des temps passés qui décrit et analyse les états du monde et leurs métamorphoses.

Micheloud, comme, avant elle, Apollinaire, est emportée par «L’Or du Rhin». Le lecteur avisé se souviendra aussi, en la lisant, du «Ring des Nibelungen» de Wagner.

La deuxième partie du livre porte le titre «Les joies et les douleurs de la Gynandrie». Là, il faut expressément se rappeler les gynandries de Platon,
(Ici l’auteur de l’article cite les 3 dernières lignes du poème de la page 26 du texte russe):

« И расторгнется женомужское ядро,
И попарно уйдут из блаженного рая
Духи – женский, мужской, в плоть земную себя облекая»,

puisque “L’espoir de rester pour toujours dans la sphère de la gynandre est, hélas, éphémère”.

Là, nous rencontrons des images bien impressionnantes, qui restent longtemps dans la mémoire:

(Ci-dessous l’auteur cite le poème de la page 27 du texte russe):

Камень – осколок мелькнувшей кометы,
Духи, зачатые в пляске безумной
Мертвых Любовей, где ОН-и-ОНА в пустоте.

Миг – и уже невозможно узнать
Сердце, разъятое на два других –
Каждое в гетто мужского иль женского пола.

Бедные пташки, что бьются в силках!
Время прощенья ушло безвозвратно.
Наше прибежище ныне – твой холод бесстрастный.

Pierrette Micheloud , en général, mérite d’être citée beaucoup plus largement, mais, hélas, nous ne pouvons pas nous le permettre dans un article aussi court qui n’a pour but que d’inviter les lecteurs russes à ne pas manquer ce beau livre bien original.

Quant au lexique de Micheloud, il est si riche, si généreux, si compliqué que, dans plusieurs cas, il vaudrait mieux consulter des dictionnaires de toutes sortes – philosophiques, biologiques, mythologiques, etc.

Le mot «la Pierre» est accompagné des mots «le soleil, la lune, l’arbre, l’eau» qui sont non seulement concrets, mais, aussi, des symboles à plusieurs niveaux.

On trouve fréquemment aussi des noms d’oiseaux, de fleurs, d’animaux, réels et mythologiques, tels que «le cygne, le loriot, la sauge, la rose, le loup, la capricorne… (rappelez-vous, encore une fois, la poésie de Mandelstam!) Par exemple, le cygne symbolise, en même temps, le dieu Zeus, le poète, l’origine des deux sexes, la force masculine et la féminité, etc.

Le serpent – la sagesse, la capricorne – la bonté, le chevreuil – la fragilité.

Le monde de la flore est particulièrement riche dans les poèmes de Micheloud qui connaissait parfaitement tout ce qui pousse et fleurit dans les montagnes et les forêts de sa patrie. Chaque fleur, chaque arbre, ainsi que chaque substance ou matière, possédant son sens concret, symbolise, en même temps, quelque qualité – bonté, chasteté, courage, force; quelque passion, tel l’amour; quelque notion philosophique ou religieuse – la vie, la mort, l’immortalité de l’âme…

A ce qui me semble, dans ces poèmes on peut trouver la symbolique des maçons, – puisque «la Pierre» fait allusion à cela aussi.

Dans sa préface à elle, Irina Volevich a écrit: «Pierrette Micheloud (…) chante dans ses poèmes la beauté du monde, la nature de son pays natal qu’elle adorait et qu’elle représentait non seulement sur le papier, mais aussi sur ses toiles, étant une peintre de talent». C’est bien vrai, et je dirai que sa conception de la nature est proche de celle, bien spéciale, du grand philosophe Jacob Boehme.

(Ici, citation du poème de la page 45 du texte russe):

Ты мне ответишь: убить никому не дано
Единорога и даже ребенка. Их жизнь,
Вечная, словно зеленая хвоя,
Черпает силу в своей неразгаданной сути.

Et, enfin, je voudrais rappeler que le prénom Pierrette veut dire “petite pierre”. Dans les temps passés, les gens humanisaient les pierres, les adoraient, les divisaient en pierres-hommes et pierres-femmes. En allemand, la pierre est du genre masculin, en français – féminin. Micheloud le sentait de toutes les fibres de son âme, d’où est né le cycle «L’enfance estropiée»:

(l’auteur de l’article cite le poème de la page 41 du texte russe:

Как гадок мне миф о невинности детской,
Чреватой убийством, вселенской бедой.

Ce sont des considérations profondes et amères sur la propension au péché de la nature humaine; et pourtant, la sagesse qui mène les gens sur le chemin de la victoire sur le mal (ce chemin menant à la mort) permet à la poétesse de créer des lignes qui ont la beauté de l’arc-en-ciel, du cristal de montagne, du fragile charme de la fleur:

(v. la page 99 du texte russe):

D’ère en ère la céraiste tardive
Déjà presque au seuil de l’autre neige,
Par essaims, ailerons ou pétales

On ne sait plus, soufflé sur l’été
Telle blancheur qu’on dirait un voile
Comme jadis ceux des jeunes filles

A Pâques vive virginité.
Le blanc se confond au bleu lucide.
Allons! Le ciel nous ouvre sa fêtе!

traduit du russe par Irina Volevich