Poèmes inédits de Jacquelyne Lepaul dédiés à Pierrette Micheloud

La poète vosgienne Jacquelyne Lepaul nous communique, par l’intermédiaire de sa fille, Madame Michèle Benoit, 8 poèmes qu’elle a écrits dans les années 60 et dédiés à Pierrette Micheloud. Nous les en remercions vivement.

 

POÈMES À PIERRETTE

I

Mon attendue aux yeux de gouffre
où je me parachuterai
pour y combattre tes anneaux
et pour y vaincre l’ancolie

Mon attendue aux yeux d’horreur
dressés au bord de ta prison
je sais gonfler d’air les barreaux
qui éclateront en soleils

Mon attendue de minéral
qui chute droit au fond du cœur
aérolithe qui s’aimante
à mon désert des mille vents

Ma purifiée d’une Furka
ma très légère au pied de daim
ma déchirée de par le gel
ma très ouverte par la glace

Ma très aimée de l’horizon
petite pierre de l’Amour.

*

3 novembre 1956

II

Je bois au pas de tes glaciers éblouis d’être
je bois au bond de tes torrents assoiffés d’air
et je bois à la main de tes cimes solaires
qui se dépouille et s’amenuise chaque solstice

Je bois à la guitare imberbe de tes lèvres
je bois à l’arc maudit de tes sourcils de fauve
ô ma jumelle en terre ô ma jumelle en feu
toi qui penches sur moi l’amour de mon visage

Je bois le sang que tu cueillis des plus magiques
et j’en tapisse le nouveau cri de ma naissance
que vagisse le ciel au travers des vitraux
que s’éloigne la paix tremblante des églises.

*

4 novembre 1956

III

Pourquoi as-tu versé des laves dans mes hanches
petite pierre où gît l’artère des montagnes
voici que le nuage est une outre de Chine
et voici que l’ânesse a refusé Jésus
et que les diables d’or se sourient au désert

Crois-tu que l’œillet rouge à qui chantent les cimes
n’était pas un geyser suffisant de coursiers
n’était pas l’allumeur des lampes d’épousailles
ni ce violon tzigane créé sur mon bûcher
les jours où j’avais froid et où je me brûlais

Ah pouvoir te donner à veiller ton regard
faire cracher la hache au sphinx de ton profil
tailler à pleins ciseaux l’arbre vert de tes doigts
et marquer dans celui alpestre de ton corps
le signe de mon nom qui s’écaille à ta porte

Pouvoir t’appesantir du jeu de mon mercure
– y passent des poissons de planètes prochaines –
pouvoir désorienter nos routes parallèles
faire exploser les bornes inonder les frontières
et pouvoir à l’aurore inciser nos poignets
et rejoindre nos sangs de Siamoises perdues.

*

5 novembre 1956

IV

Trop tard
l’horizon se refuse au pigeon voyageur
les filets sont tendus
chaque seuil porte son chien
l’homme rit à ses armes

La lune est montée en mer
la voile se fatigue à se sauver des houles
le ciel et l’eau séparent leurs doigts
et déjà le plancton a recouvert le large

Les artères se déséquilibrent
dans la chevauchée or et rubis
qui les ensorcelle
s’arrachent des disjoints les bulles des souffrances.

*

14 novembre 1956

V

Vers toi je viens avec le flux
des algues
entends-tu ton cri de mouette
il effrite les falaises

Vers toi je viens avec la douceur
des montagnes anciennes
entends-tu ton cri de glace
le soleil y descendra

Vers toi je viens avec la couronne
des épines acceptées
entends-tu mon cri de sang
celui des mondes aux mains jointes.

*

15 novembre 1956

VI

Les étrangères glissent dans le reflet des lampes
leur fourrure les dresse contre mon pas d’aveugle

Les étrangers pénètrent le heurt de mes épaules
sans le geste des courses qui meurent d’un croche-pied

Quelle bouée me tend ce rivage de lait
quel signe de voyage m’isole dans mes yeux ?

*

15 novembre 1956

POÈME
(à Pierrette M.)

Suis-je ce lieu de dentelle et de lune
où s’enroulent les ors de tes rosiers grimpants

J’ai ouvert la fenêtre à la houle du sel
qui m’a bénie d’un embrun de haute mer

J’ai ouvert ma fenêtre aux mains fraîches de l’aube
et douze heures je danse devant le soleil

Et j’ai ouvert ma porte aux marches poussiéreuses
elles m’ont jeté leur sable et leur boue dans les yeux

Cependant je demeure l’oreille de ces marches
je lave mes paupières où leurs semailles germent

Semailles de la terre semailles de ma peur

Suis-je ce lieu de dentelle et de lune
où s’enroulent les ors de tes rosiers grimpants ?

*

14 septembre 1957

POÈME
(à Pierrette M.)

Peut-être es-tu la perle présente à cueillir
que je puisse avancer aux jardins de Lumière

S’ils ne comprennent pas eux restés sur les bords
à nous voir qui marchons sur les eaux de ce Fleuve

S’ils ne comprennent pas eux restés sur les bords
en nous lançant les pierres pareilles à ton nom

Je ne regarderai
que le rayonnement de l’estuaire
et l’éventail de Grâce qu’il tend aux piroguiers

Je sais que j’aurai mal
je voudrais aller en nombreux compagnons
et que le Fleuve brille des milliers de nos visages

Je sais que j’aurai mal pour de lourdes années
mais qu’il est nécessaire d’être seul sur le Fleuve
d’être seul pour cueillir les perles du Jardin.

*

15 septembre 1957

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Jacquelyne Lepaul (notice bio-bibliographique communiquée par l’auteure) :
Née le 13 août 1926 à Remiremont (Vosges).
Commence à écrire des poèmes vers l’âge de 16 ans*.
Remarquée en 1942 par Paul Valéry (“vos poèmes révèlent des sensations vives et profondes et un sens poétique réel”.).
Publie (surtout à partir de 1946) dans les revues suivantes (liste non exhaustive):
– La Cassette
– La Revue Neuve
– Quartier latin
– Signes du temps
– La Pensée Française
– Main dans la Main
– Flammes vives
– Le Radeau de la Méduse (correspondante pour les Vosges)
– Néo-Courrier (comité de rédaction)
– Iô
– Jeunes Lettres Hennuyères (Belgique)
– Abat-Nuit
– Janus
– Impressions
– Evian-Mondain
– Le Ménure
– Orion (aviation)
– Sources
– Alternances
– Soleils (poésie et ésotérisme – dir.: Jean de Foucauld)
– etc.
Ces publications sont souvent accompagnées de mentions, prix, critiques toujours élogieuses.

A publié à compte d’auteur:
– “VISAGES”: réalisé en lithographie (textes et illustrations de l’auteure); préface de Paul Fort – 1952
– ” POEMES D’AVION” : illustré de quatre lithographies de l’auteure; préface de Louis Notteghem, chef du centre National d’Aviation de Saint-Yan – 1954
– ” LE RHUME DES FOINS “: illustré de trois gravures lithographiques de l’auteure – éditions Millas-Martin – 1957
Tout le travail des tirages a été exécuté par Jean-Auguste Jacquot, graveur et artiste peintre à Remiremont, grand-père de l’auteure.

Toujours dans les cartons:
– “Quelle est ta souffrance? “: roman – 1960
– ” Par la grâce d’une blessure”: scénario adapté de ce roman – 1970
– “La fausse alerte”: roman – 1960
– ” Cantate à Youri Gagarine”: 1961
– ” Le Même et l’Autre ou les Fils du Soleil ” : spectacle d’art total – 1973
– ” Cantate pour un pilote défunt”: 1962
– ” Cantate pour un pilote: méditation sur la mort”: spectacle d’art total adapté de la cantate précédente – 1980
– ” Ciel et Terre ou Les deux amants”: spectacle d’art total – 1980
– ” Ebauche de lettre ouverte aux créateurs nouveaux pour un Art vraiment total” – 1980
– Très nombreux poèmes…
– Paroles pour chansons.
– Projet de concert entre musique de l’Inde du Nord et musique de l’Inde du Sud.
– “Bharat Moksha”, écrit en 1997 pour le 50e anniversaire de l’indépendance de l’Inde.

A fait partie de nombreuses sociétés littéraires dont:
– Club de la Renaissance poétique
– Académie de la Pensée Française (déléguée pour les Vosges)
– Académie populaire de littérature et de poésie
– Club franco-belge Unimuse ou Cercle Jeune Tournay (comité de direction)
– Syndicat des Journalistes et Ecrivains
– Société des Intellectuels réunis
– Académie rhodanienne des lettres
– Société des Ecrivains de province
– Société des Gens de Lettres
– Société des Poètes de l’Est
– Union des Ecrivains vosgiens
– etc.

Formation littéraire – propédeutique.
Dessinatrice en textiles, puis professeur de lettres en LEP.

Une date importante dans sa vie: elle passe l’année 1956-57 à Paris , ce qui lui donne l’occasion de rencontrer les poètes Angèle Vannier, Pierrette Micheloud, Gilbert Lamireau, Michel Velmans, etc. Lectures dans les caves à St Germain des Prés… Toute une époque!

* Assez bellement sans doute puisque le professeur de dessin du Lycée tombe amoureux de son élève mais qu’en revanche, un jury coincé la fait échouer au premier bac à cause de sa dissertation française rédigée en alexandrins, le tout sur fond de fin de guerre …

Vient de paraître : « Trilitho »